Bien-être psychosocial au travail, en 2002

Conférence européenne sur la Promotion de la Santé au Travail

À Barcelone les 17 et 18 juin 2002, organisée conjointement par les Ministères Espagnols de la Santé et du Travail (Direction Conditions de travail à Barcelone), et par le Réseau Européen pour la Promotion de la Santé au Travail (ENWHP)

Atelier   « Bien-être psychosocial au travail »

Préparé par NCO France (Michel Vallée) et ENWHP Chairman (Karl Kuhn)

Introduction par Michel Vallée, en 2002 chargé de mission à l’ANACT, membre de l’Institut Psychanalyse & Management

Karl Kuhn est Directeur scientifique de l’OSH fédéral allemand.

 Selon un extrait du rapport du BIT de Octobre 2000,

  • un travailleur sur dix souffre de dépression, d’anxiété, de stress ou de surmenage,
  • les coûts directs et indirects s’évaluent en dizaines de milliards de dollars ou d’euros.

La maladie mentale présente plus que toute autre l’inconvénient majeur de porter le discrédit sur les personnes.

Et le premier message du Ministère des Affaires Sociales et de la Santé de la Commission Européenne est qu’il n’y a pas de santé sans santé mentale. Celle-ci doit être considérée comme une partie indivisible de la santé publique.

L’enjeu général clé est, simultanément,

  • de réduire les causes ( et au delà « les causes des causes ») et conséquences des maladies des personnes et des entreprises, les maladies de leurs organisations et management,
  • de développer le bien-être psychosocial au travail.

Je vais introduire cet atelier par un regard général sur le champ et ses enjeux.

Survol sur le champ et les enjeux, 

Plusieurs statistiques récentes du BIT, de la Fondation de Dublin, et en France de la DARES, sont cohérentes entre elles pour mettre en évidence au niveau des entreprises une dégradation des conditions de travail en même temps que le développement des formes d’organisation du travail encourageant l’autonomie.

L’enjeu est devenu premier puisque 1/3 des personnes interrogées disent être affectées par une forme de stress, et 10 à 15 % des personnes actives se décrivent comme touchées par une forme de harcèlement, une des formes de violences au travail.

Sur 85% des maladies professionnelles, 33% concernent les TMS, 28% le stress et la dépression, et encore 23 % des souffrances psychologiques. Or nous savons que les TMS sont étroitement liés au stress.

Une partie du coût est supporté par les entreprises, une autre externalisée (sécurité sociale, sphère judiciaire …).

Le constat le plus commun est devenu celui du développement simultané de pathologies sur plusieurs champs, pour ne pas dire quasiment toujours. Les questions de stress sont très présentes dans les débats des partenaires sociaux dans plusieurs pays. Les salariés évoquent de plus en plus les souffrances et pathologies que l’on a l’habitude de mettre en lien avec le stress. Ils soulignent la « peur de ne pas y arriver », « l’angoisse devant l’impossibilité de faire vite et bien », de relations de travail « tendues », de « perte d’intérêt du travail ». Et on sait qu’il est devenu , récemment, plus facile de se reconnaître « stréssé » que « dépressif », dans le contexte général de tension actuel.

Le lieu de travail est de plus en plus insécurisé, les précarités sont croissantes, les taux de chômage relativement élevés (relativement en comparaison d’autres zones hors Europe), les rythmes de restructurations et de réorganisations très rapides, l’introduction des nouvelles technologies de même, les contraintes de délais tirées.

Alors que le lieu de travail devrait être un environnement adéquat d’éducation de prise de conscience de l’hygiène mentale et de prévention de la maladie mentale. Il s’agit de construire sa santé au travail. C’est là l’un des slogans central en France de l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail.

Les effets positifs de la baisse de la monotonie et le développement de l’autonomie et de la participation, que nous recherchons depuis les années 60, sont souvent annulés par le stress.

Toutes les entreprises et tous les pays n’en sont pas à mettre en œuvre, comme certaines :

  • des programmes qui aident les travailleurs à résoudre leurs problèmes professionnels, familiaux et existentiels (pertes de sens, de valeurs, de repères).
  • à rechercher à partir des diagnostics collectifs les changements nécessaires au sein de leurs organisations et de leurs pratiques en management.
  • à lutter contre le stress avec non seulement des techniques de relaxation, mais des démarches visant à développer la confiance en soi et la qualité des relations interpersonnelles.

Les préventions en matière de santé mentale sont en retard sur celles en matière de risques physiques, alors même que les préventions de type I, II, et III en matière de risque physique ne vont pas vraiment jusqu’à l’essence de la prévention, ç’est à dire assez en amont pour, sans aller jusqu’à « pas de risque », les réduire le plus possible, et pondérer le développement de cultures défensives de métier. 

En matière de santé mentale, un premier pas où de nombreux experts européens tombent d’accord semble encore être une autre représentation de la maladie mentale.

L’insuffisante conscience des troubles de type anxieux ou dépressifs, que ce soit chez le grand public, le monde politique, et les professionnels de santé, conduit à une minoration à la fois de la détection et des traitements. 

Or la santé mentale constitue l’un des principaux fondements de la cohésion sociale et du bien-être de nos sociétés ; et toute société évoluée sera « en santé mentale », lorsque les « cercles vicieux » de dégradation seront mutés en « cercles vertueux » de développement.

Les mutations en cours vont continuer encore quelques décennies, et nous entrons dans de nouveaux territoires, marqués par des « tendances lourdes » telles le vieillissement rapide des populations, qui vont continuer de bouleverser les rapports au travail. Il n’y a pas de référence dans le passé, alors qu’actuellement nous nous trouvons devant un risque sérieux d’accroissement de la population fragilisée.

Santé mentale, de quoi parle t’on ?

Le Comité de la Santé Mentale du Québec en 94 propose :

1 – maladies caractérisées par une détèrioration des capacités cognitives, affectives et relationnelles,

2 – problèmes découlant de conditions de vies difficiles ou d’évènements stressants ou de comportements perturbateurs (violences), problèmes psychosociaux ou d’adaptation sociale.

Pour la CE, les déterminants de la santé mentale sont constitués :

1 – des composantes et des expériences individuelles (émotions, identité, ressources personnelles …)

2 – des interactions sociales, dans tous types de contextes de vie

3 – des structures organisationnelles et sociétales, et des moyens des politiques concernées

4 – des valeurs culturelles, lesquelles changent en Europe actuellement.

Ces dernières semaines, en matière de stress, le modèle de Cari Cooper a été identifié comme modèle de travail commun de référence.

Les modèles de compréhension actuels sont souvent centrés sur la vulnérabilité, au travers des seuils de la souffrance, à la maladie, où quatre champs sont en fait intimement mélés :

  • biophysiologique
  • social
  • psychologique
  • culturel.

Dans le cadre d’une conférence en préparation pour début 2003, organisée par l’INSERM et la Fédération Française de Psychiatrie, une des orientations serait qu’actuellement le social a supplanté le biophysiologique, avec une ouverture au psychologique et au culturel (rapport en janvier 2002 du Bureau de la Santé Mentale à la DG de la Santé).

La maladie mentale réfère à l’absence de maladie. La santé mentale réfère à l’état complet de bien être physique, mental, psychique et social.

Il est devenu urgent de rattraper le retard de conscience, de prévention et de moyens :

1 – identifier et dépasser les formes pathogènes d’organisation et de management. En contraste avec les formes pathogènes peuvent se lire une partie des conditions de développement des personnes et des structures. Entre autres traits, ces formes sont toutes facilitatrices de l’expression des potentiels individuels démultipliées par les contextes d’engagement collectif.

2 – regarder de manière pliridisciplinaire et pluriculturelle en creux la question essentielle des états de dépendance, et en plein des conditions de l’interdépendance créatrice. 

Un phocus sur le développement rapide de la forme « extrème » des harcèlements (professionnels et/ou sexuel) témoigne d’un état critique, et ses sorties peuvent être un des modèles de dépassement des désordres psychosociaux.

3 – porter un regard, permanent, sur la façon dont la société de l’information, qui a englobée la société industrielle, a transformé le travail, et continue de la transformer :

  • abstraction,
  • interactivité,
  • abondance de données de plus en plus complexe,
  • gestion du temps de plus en plus complexe,
  • logique contractuelle qui remplace la logique de l’honneur,
  • qualité tendue,
  • travail de réseaux,

… où fatigue mentale, fatigue physique, stress, et plaisir sont souvent intriqués.

Il n’est pas sérieux de rêver revenir en arrière.

Einstein, dont le génie a été reconnu dés ses premières années de vie adulte au tout début du XX ème siècle, et élu en 2000 par Time Magazine l’homme le plus important du siècle, a déclaré :

«  Vous ne pouvez résoudre un problème avec un même système de pensée que celui qui crée le problème, … il faut sortir du cadre pour penser la solution ».

Pour comprendre l’âme et l’histoire de la Catalogne

Dossier de Stéphane Riand dans Médiapart le 20 septembre 2017

  «Tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel».

Le Droit à l’autodétermination figure dans la Charte des Nations Unies depuis 1951.

(photo Diada 2016)

Pourquoi la Catalogne veut-elle se donner le choix de l’indépendance?

Parce que la Catalogne est une nation millénaire, avec une culture et une langue qui lui sont propres, et une souveraineté qui lui a été volée par les armes, il y a de cela 300 ans.

Parce que sa population n’oublie ni ses racines ni son passé, et a démontré la force et la constance de ce profond désir d’indépendance, à travers de gigantesques manifestations dans le pays, à l’occasion de la Diada, la fête nationale catalane, qui a lieu le 11 septembre de chaque année, et ce depuis 2012.

Parce que la nation catalane estime que le pouvoir central ne respecte ni ses particularités, ni ses compétences de région autonome, la traite fiscalement comme une colonie, n’encourage pas son développement économique et, enfin, parce qu’elle n’envisage plus la création d’une Espagne fédérale comme une solution durable et fiable à un problème récurrent.

Parce que cette volonté d’indépendance émane du peuple, et que par conséquent, depuis 2012 le Parlement catalan est composé à majorité de députés indépendantistes, avec un mandat clair qui a ainsi été confié au pouvoir exécutif: organiser un référendum sur l’indépendance pour 2017.

DES AUTORITÉS POLITIQUES QUI PRÉPARENT LES BASES D’UN FUTUR ÉTAT CATALAN

La Generalitat (Généralité) est l’organisation politique de la Catalogne. Installée à Barcelone, elle est composée d’un Parlement de 135 députés élus par le peuple, d’un Gouvernement (Conseil exécutif) et d’une Présidence, dont Carles Puigdemont, ancien maire de Girona, est l’actuel chef du gouvernement.

Un virage indépendantiste depuis les élections de 2012 

Le 23 janvier 2013, le Parlement catalan s’est déclaré souverain, grâce à l’adoption, par 85 députés sur 135, d’un texte qui reconnaît «le caractère de sujet politique et juridique souverain» du «peuple de Catalogne».

Le 13 mars 2013, le Parlement catalan approuve une résolution sur le droit à l’autodétermination, appuyé en cela par 104 députés. Le gouvernement est alors chargé d’ «initier un dialogue avec le gouvernement espagnol pour rendre possible la consultation des citoyens catalans pour décider de leur propre futur».

Le 11 avril 2013, le gouvernement d’Artur Mas, alors Président de la Catalogne, prend des mesures pour la mise sur pied d’un Conseil de Transition Nationale, chargé de fixer le calendrier du processus souverainiste et d’examiner la viabilité dans tous les domaines de la nouvelle Catalogne indépendante. Il a pour tâche notamment d’identifier et d’organiser les structures du nouvel Etat: une nouvelle administration fiscale, avec une agence de collecte d’impôts, un système judiciaire propre, une banque centrale catalane, une politique énergétique à prévoir, une politique étrangère à mettre sur pied, qui gérerait les relations de la Catalogne avec l’Espagne ainsi qu’avec l’Union européenne et le reste de la communauté internationale. Enfin, un Pacte national pour le droit à décider a été signé entre la majorité des groupes parlementaires et une quarantaine d’entités et d’associations diverses, favorables à l’indépendance.

Depuis 2013, le gouvernement catalan a vainement tenté de mettre sur pied un référendum sur l’indépendance qui soit inscrit dans le cadre légal espagnol, ce que l’Espagne a refusé à de multiples reprises, dont la dernière en date, le 28 septembre 2016.

Le dialogue selon Madrid: non, non, non, non et non!

Le 14 septembre 2013, le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, refuse que la population catalane soit consultée dans le cadre d’un référendum sur l’indépendance, au motif que la Constitution de 1978 l’interdit, puisqu’elle déclare que l’Espagne est «une et indivisible». De plus, la Catalogne n’aurait pas les compétences de l’organiser. Enfin, le droit à décider, pour l’avenir de la Catalogne, selon Rajoy, n’appartiendrait pas aux seuls Catalans, mais à tous les Espagnols.

Le 8 avril 2014, l’Espagne refuse le transfert de compétences demandé par la Catalogne.

Artur Mas renonce donc au référendum, qui seul peut être convoqué ou autorisé par l’Etat central, et décide alors d’organiser une consultation, qui, quant à elle, peut être organisée par la Catalogne. L’Espagne invalide alors la loi de consultation non référendaire votée par le Parlement catalan, qui vise à rendre cette consultation conforme à la Constitution espagnole, et le Tribunal constitutionnel, la plus haute instance judiciaire du pays, l’interdit formellement en octobre 2014.

Artur Mas transforme alors la consultation en une participation citoyenne. En effet, si le Tribunal constitutionnel espagnol a suspendu la loi de consultation, il n’en a pas suspendu tous les articles. Or, l’article 3 autorise la participation citoyenne. Mais, le 5 novembre 2014, Mariano Rajoy, une nouvelle fois, l’interdit, au motif que le gouvernement catalan commettrait alors une «fraude à la loi»: la forme ne serait pas interdite par la Constitution, mais que le fond, à savoir la question posée, l’est toujours.

Le 9 novembre 2014, Artur Mas place tout de même les urnes dans les rues et dans les écoles… 2,3 millions de Catalans votent symboliquement, à défaut de le faire légalement, et 80 % d’entre eux se montrent favorables à l’indépendance.

Artur Mas convoque alors des élections anticipées, pour le 27 septembre 2015. Les deux partis indépendantistes, Convergencia et l’Esquerra Republicana, s’allient pour créer une liste commune, Junts pel Si («Ensemble pour le oui»). En votant cette liste ou en votant la CUP, l’extrême gauche indépendantiste, les Catalans votent l’indépendance. La participation record des Catalans, 77,44 %, conduit à la création d’un Parlement, une nouvelle fois, à majorité indépendantiste. En effet, aux 62 sièges obtenus par Junts pel Si s’additionnent les 10 sièges obtenus par la CUP.

Septembre 2015, le premier acte politique de la nouvelle majorité indépendantiste: lancer le processus de déconnexion!

Le 9 novembre 2015, le Parlement de Catalogne adopte une résolution qui a pour objet d’engager le processus de déconnexion d’avec l’Espagne, et d’aboutir ainsi à la création d’un nouvel Etat catalan, ceci dans un délai de 18 mois.

Cette résolution déclare l’insoumission du Parlement catalan face à l’Etat central, en précisant que «le Parlement et le processus de déconnexion démocratique ne dépendront pas des décisions des institutions de l’Etat espagnol, en particulier du Tribunal constitutionnel». Sans surprise, le 2 décembre de la même année, le Tribunal constitutionnel espagnol la juge contraire à la Constitution.

Le 20 janvier 2016, le Parlement catalan crée une Commission d’étude du processus constituant, chargée d’animer les travaux du Parlement sur le processus de déconnexion. Le gouvernement espagnol considère alors cet acte comme une violation de la décision du TC, acte qu’il considère être «un acte frontal de désobéissance et une violation manifeste». En cas de refus des autorités catalanes d’annuler la création de cette commission, la procédure espagnole est apte à prononcer la destitution des autorités publiques qui ne se conforment pas à ses décisions. Carme Forcadell, Présidente du Parlement catalan, est expressément visée, et risque actuellement des poursuites pénales. Rappelons ici qu’Artur Mas et deux de ses ministres sont actuellement poursuivis par l’Etat espagnol pour avoir autorisé la votation du 9 novembre 2014.

Mais le Parlement, conformément au mandat confié par la société civile catalane, entame le 3 février 2016 le travail concernant l’élaboration des trois principales lois de déconnexion: sécurité sociale, fisc et justice.

28 septembre 2016, le discours très attendu du Président Puigdemont: il y aura un référendum en septembre 2017 et si le «oui» l’emporte, l’indépendance sera proclamée!

La population catalane attendait un message clair, et sans demi-teintes: l’ancien maire de Girone ne l’a pas déçue. En effet, le Président Puigdemont, propulsé à cette fonction après le renoncement d’Artur Mas, que les députés de la CUP se refusaient à élire, a connu le 28 septembre 2016 ce qui s’apparente plus à une investiture, qu’à un discours politique classique. Le Parlement, en effet, a connu quelques remous en juin, suite au refus de la CUP (extrême gauche) de voter les budgets de l’Etat. Mais aujourd’hui, les députés indépendantistes resserrent les rangs.

L’alternative à la question catalane, qui mobilise des millions de personnes depuis des années? «Ou un référendum, ou un référendum», répond Carles Puigdemont. A savoir, soit un référendum pacté avec l’Etat espagnol, soit un référendum organisé par la Catalogne.

Le Président veut une campagne informative auprès de la population, et des structures étatiques prêtes à fonctionner. Les Catalans doivent savoir dans quoi ils s’engagent, mais ce référendum sera le dernier, et il sera contraignant: si le «oui» l’emporte, l’indépendance sera proclamée le lendemain du vote, qui devrait avoir lieu un dimanche, soit le 17 soit le 24 septembre de l’an prochain.

Quid de l’Espagne? Mariano Rajoy refuse toujours d’entrer en matière. Le Président Puigdemont entend toutefois réitérer sa demande de pouvoir organiser un référendum, devant le Congrès, le 10 octobre 2016, avec le souhait clairement formulé de travailler de concert avec l’Etat central. L’offre sera valide jusqu’en juillet 2017, date à laquelle la Catalogne, qui aura alors voté les lois nécessaires pour le faire, s’en chargera elle-même. Coexisteront alors deux légalités, la légalité espagnole, et la légalité catalane.

Jordi Solé, Secrétaire des Affaires étrangères et de l’Union européenne, auprès du Ministre des Affaires étrangères du gouvernement catalan, Raül Romeva

Un Etat central qui refuse 18 fois l’autorisation d’organiser un référendum, une région qui n’admet pas ce refus. Légalité de l’Etat central d’une part, et légalité d’une région autonome, d’autre part: comment expliquer au monde que sur la légalité espagnole, inscrite dans une Constitution, prévaut la légitimité catalane?

Le processus d’indépendance de la Catalogne est absolument légitime, car il a toujours été soutenu par des procédures démocratiques et pacifiques. Et il a démarré après avoir constaté à plusieurs reprises le désintéressement des institutions espagnoles pour améliorer substantiellement le statut politique de la nation catalane. Mais ce processus est également légal pour deux raisons: il est fondé sur le droit à l’autodétermination, reconnu par plusieurs traités internationaux, et sur un cadre légal propre.

Les lois doivent s’adapter et doivent refléter la volonté des citoyennes et des citoyens, volonté qui en démocratie se traduit grâce au vote, et au droit de vote. En Catalogne, 80 % de la population est d’accord de décider par référendum si la Catalogne doit être indépendante, ou pas. Le gouvernement espagnol interprète la législation en vigueur de façon restrictive, pour empêcher que cela n’arrive. Si cette attitude persiste, le Parlement catalan sera alors légitimé pour créer le cadre légal qui rende possible cette votation. La légalité et la légitimité sont les deux faces d’une même monnaie.

La Commission de Venise (organe consultatif du Conseil de l’Europe) dit qu’il ne faut pas fixer de minima dans la participation à un référendum, pour éviter que les partisans du «non» militent pour l’abstention. Pour vous, quelle est la participation minimale, en dessous de laquelle vous considéreriez les résultats du scrutin comme difficiles à défendre devant la communauté internationale?

Les conditions sous lesquelles le référendum contraignant de 2017 sera organisé sont encore à décider. Je vous rappelle que le Royaume-Uni abandonnera l’Union européenne avec 51,9 % de votes favorables, et que lors du référendum d’indépendance écossais, aucun minimum, ni de participation, ni de votes favorables à l’indépendance n’a été fixé pour considérer le résultat comme valide. Il me paraîtrait excessivement paradoxal que, dans un référendum, la décision minoritaire soit celle qui finisse par s’imposer.

Il existe maintenant un Registre des Catalans de l’extérieur. Les Catalans résidant à l’étranger pourront-ils cette fois voter en septembre 2017?

Il serait juste et nécessaire que toute personne ayant la condition politique de Catalan ait la possibilité de voter librement et sans entraves, et nous nous emploierons à ce qu’il en soit ainsi.

Les trois lois de déconnexion (sécurité, fisc et justice) sont actuellement en discussion au Parlement, malgré le veto de Madrid. Craignez-vous une intervention musclée de l’Etat central, comme la destitution de la Présidente du Parlement, Carme Forcadell?

L’Espagne menace également de suspendre l’autonomie de la Catalogne.

Il est très probable que la Présidente Forcadell soit finalement poursuivie pénalement pour avoir permis que les député(e)s débattent et votent (!), parce que c’est ainsi que l’Etat espagnol affronte la demande politique de l’immense majorité des Catalans: avec les tribunaux, et les menaces. Face à ceci, face à cette démission de l’Etat espagnol de faire de la politique, la meilleure réponse est celle de la Présidente Forcadell elle-même, lorsqu’elle apprend que le Tribunal constitutionnel engage une procédure pénale contre elle: «Nous, nous continuons!». S’il y a une sentence condamnatoire contre la présidente de notre Parlement, beaucoup de gens ne resteront pas chez eux. Nous défendrons la démocratie jusqu’au bout.

L’Espagne menace également de suspendre l’autonomie de la Catalogne. Que se passerait-il si les Mossos d’Esquadra (la police catalane) se trouvaient alors confrontés à la police espagnole?

La confrontation doit avoir lieu dans les urnes. C’est là que se trouvent les démocrates.

L’Ecosse, européiste, pourrait redemander un référendum. Pensez-vous, qu’après le Brexit, l’UE soit plus ouverte aux revendications catalanes? Peut-elle refuser à la Catalogne ce qu’elle autoriserait à l’Ecosse?

La Catalogne fait partie de l’Europe et se considère comme partie prenante du projet politique européen, un projet basé, entre autres, sur les valeurs démocratiques. J’ai beaucoup de mal à imaginer que l’UE ferme ses portes à des citoyen(ne)s européen(ne)s, qui auront démocratiquement décidé de leur futur dans les urnes et à un pays qui est un contribuable net du budget communautaire, et une puissante économie dans le sud de l’Europe. Le pragmatisme finira par s’imposer, mais auparavant nous verrons un peu de gesticulations.

Carme Forcadell, Présidente du Parlement catalan

Quel a été votre premier acte, en tant que Présidente du Parlement catalan?

Je suis allée rendre visite à Neus Catala, une femme qui est véritablement le symbole de ce qu’a été la répression en Catalogne, le symbole du danger que représente le fascisme. Il s’agit de la dernière survivante des Catalans rescapés des camps de concentration, aujourd’hui âgée de 101 ans.

(ndr: Neus Catala était infirmière, et membre des Jeunesses socialistes unies de Catalogne (PSUC). Après la victoire de Franco, elle a fui le pays pour la France, emmenant avec elle 180 orphelins. Elle entre dans la résistance française avant d’être dénoncée et expédiée à Ravensbrück. Elle y sera affectée à la construction d’armes de guerre, qu’avec d’autres femmes elle s’emploiera à saboter.)

Il y a trois lois qui doivent préparer la déconnexion d’avec l’Espagne: le fisc, la justice, les prestations sociales. Que pouvez-vous nous en dire?

La loi de protection sociale et la loi concernant le fisc sont celles qui sont actuellement les plus avancées, et travaillées à l’intérieur de différentes commissions.

L’Espagne a décidé de poursuivre plusieurs personnes impliquées dans le processus comme par exemple Santiago Vidal, magistrat qui de sa propre initiative a constitué un groupe de juristes et de juges pour élaborer les bases de la future Constitution, et qui s’est vu interdire d’exercer, sur décision de l’Etat espagnol. Ou encore l’ex-Président Artur Mas, et deux de ses ministres. Que pensez-vous de cette attitude de l’Espagne face à la Catalogne?

En démocratie, les conflits politiques doivent se résoudre politiquement, comme l’a fait par exemple David Cameron face au parti nationaliste écossais, qui avait gagné les élections. Il leur a proposé d’en parler, afin de trouver une solution. Mais l’Etat espagnol s’y refuse: les politiciens sont en train de judiciariser la politique, et les juges sont en train de politiser la justice. Il n’y a pas de séparation claire entre les pouvoirs et les uns se positionnent sur le terrain des autres, et à chaque conflit politique, l’Etat espagnol utilise les tribunaux. Il se passe exactement la même chose au Parlement: l’Espagne ne veut pas qu’on y parle de tout, et veut limiter la liberté d’expression des députés, or le droit qu’il faut défendre, c’est que dans un Parlement on puisse, on doive parler de tout. De tout ce qui se parle dans la rue, de tout ce qui intéresse les citoyens: c’est l’essence même d’un Parlement civique.

Vous êtes actuellement dans la visée de l’Etat espagnol, en tant que Présidente du Parlement, Parlement qui met en discussion des lois de déconnexion. Ne craignez-vous pas une inhabilitation?

Je ne l’envisage pas, ce serait une attaque très grave à la démocratie. Inhabiliter une personne parce qu’au Parlement il s’est parlé d’un thème qui intéresse les citoyens et autour duquel tous les groupes parlementaires ont pu s’exprimer, les partisans comme les adversaires? Parce que nous avons débattu sur les conclusions d’une commission, qui avaient déjà été approuvées par cette même commission et qui avaient déjà été publiées dans le Bulletin officiel du Parlement? Je ne l’envisage même pas.

De plus, le Tribunal constitutionnel n’a pas suspendu la commission ni ses conclusions. Ce serait illogique de ne pouvoir débattre, pendant une session parlementaire, des conclusions d’une commission parlementaire. Ce serait inexplicable sur les plans judiciaire, institutionnel, politique, démocratique.

Que répondez-vous à l’argument politique avancé par l’Espagne, qui dit que les Catalans eux-mêmes ont voté cette constitution de 1978?

Cet argument n’est plus valable, et pour plusieurs motifs.

Il faudrait en premier lieu aborder la distinction entre légalité et légitimité. Si les lois n’avaient pas changé, les femmes ne voteraient pas parce que c’était illégal. Mais c’était juste, qu’elles puissent voter. Qu’est-ce qui est le plus important? Ce qui est juste et légitime ou ce qui est légal? Même exemple pour la lutte pour les droits civiques aux États-Unis: auparavant, les personnes de couleur ou les personnes de race blanche n’utilisaient pas les mêmes autobus. Rosa Parks s’est assise dans un bus pour les Blancs: ce n’était pas légal, mais juste et légitime. Donc, en réalité, il faut toujours se poser la question de ce qui est le plus important: la légalité ou la légitimité, la démocratie? Dans beaucoup de cas, lorsqu’une avancée a eu lieu pour la société, c’est quand la légitimité a prévalu. Et heureusement que les lois changent, car sinon nous vivrions encore comme au temps des Romains: les lois doivent s’adapter à la société.

En second lieu, cette Constitution de 1978 s’est faite après une dictature, et sous la menace d’un coup d’Etat, qui a d’ailleurs eu lieu en 1981. C’était donc une démocratie très faible. On parlait de Transition, mais en réalité c’étaient les mêmes personnes qui étaient aux commandes. On a nettoyé la figure de la dictature, c’est tout. Cette Constitution ne s’est donc pas faite dans une totale liberté: si on vous dit ou la Constitution ou les lois fascistes de Franco, vous n’avez pas de réelle alternative.

Enfin, et heureusement, les Constitutions ne sont pas inamovibles, elles peuvent changer, ce qui permet aux pays d’avancer.

La Catalogne est-elle en train de rédiger sa propre Constitution?

Il y a, au Parlement, une commission sur le sujet de la Constituante. Ce que nous voulons, c’est tenter qu’y participent beaucoup de personnes, pour que la Constitution catalane soit celle de tous les Catalans et que chacun s’y sente représenté.

Cette commission a été suspendue par le Tribunal constitutionnel espagnol. Mais elle a fait son travail, il y a eu des débats. Pour autant, ce travail n’est pas terminé, car il faut pour cela organiser des élections constituantes et les parlementaires alors élus seront chargés de rédiger la Constitution, dans un mode très participatif et consultatif. Maintenant, il y a beaucoup de groupes qui ont fait des propositions de Constitution, parce que dans ce pays les gens ont très envie d’y participer.

Albert Royo, Secrétaire général du Conseil de Diplomatie Publique de Catalogne (DIPLOCAT) et professeur des institutions européennes et internationales à l’Université Pompeu Fabra, de Barcelone

DIPLOCAT est un partenariat mixte, qui regroupe des institutions publiques, comme la Generalitat ou l’Association catalane des municipalités, et des entités financières et imprésariales, telles que la Fédération Catalane des Caisses d’épargne ou le Conseil Général des Chambres officielles de Commerce, d’Industrie et de la Navigation de Catalogne.

Son objectif est d’expliquer la Catalogne au monde, et ainsi valoriser son image et son prestige, tout en créant des liens et des relations de confiance avec les citoyens et les institutions d’autres pays. Dans le contexte actuel, DIPLOCAT informe les principaux décideurs politiques et économiques sur le plan européen et international, du processus démocratique qui s’est initié en Catalogne. Selon Albert Royo, «le droit à décider du peuple de Catalogne doit s’exercer en toute liberté».

Quelles sont vos relations avec les différents parlements et gouvernements européens?

Les relations de la Catalogne avec les gouvernements étrangers sont difficiles, parce que très souvent l’Espagne les court-circuite. Malgré cela, les gouvernements veulent maintenir un contact ouvert et discret avec la Generalitat. DIPLOCAT a un accord avec le gouvernement catalan pour travailler ce qui concerne la diplomatie parlementaire, pour informer les différents partis sur la question catalane. Nous invitons en Catalogne des députés, parfois nous nous rendons à l’étranger pour les rencontrer.

Durant ces derniers mois, nous avons réussi à ce que soit débattue la question catalane dans différents parlements, certains ont même approuvé des motions de soutien en faveur d’un dialogue démocratique et d’une recherche de solution entre la Catalogne et l’Espagne. Dernièrement, se sont aussi créés dans certains pays, comme la Suisse mais aussi l’Estonie ou les pays nordiques, des groupes parlementaires, amis de la Catalogne, que nous tenons informés sur la situation.

Certains soutiennent-ils le processus démocratique souverainiste de la Catalogne?

Je ne dirais pas qu’ils le soutiennent, mais la question a été abordée, ce qui prouve que ce qui se passe est assez intéressant, et assez grave, pour qu’on en débatte. Cela s’est produit au Danemark, mais aussi en Belgique, Irlande, Suède. Le débat s’est aussi déplacé hors des frontières de l’Europe, aux États-Unis, en Uruguay, au Paraguay.

A qui profitera ce qui se passe actuellement en Catalogne?

Je crois qu’il faut souligner ici que ce qui se passe en Catalogne est l’un des processus, sur le plan européen, le plus positif et le plus constructif qui existe.

C’est une opportunité non seulement pour le peuple de Catalogne, mais aussi pour l’Espagne, qui a besoin d’une réforme de ses institutions politiques et institutionnelles. Preuve en est le blocage qui existe depuis bientôt un an, avec un Parlement incapable de réunir des forces suffisantes pour élire un gouvernement, sans compter les appels d’institutions européennes qui disent qu’il faut procéder à une profonde réforme également sur le plan économique. Or, cette réforme politique et économique n’arrivera que s’il y a un choc assez fort pour la provoquer. Le processus catalan peut devenir ce choc qui débloque tous ces nœuds, et permette ainsi à l’Espagne de se moderniser, et de créer un Etat du XXIe siècle, qui fonctionne.

C’est aussi une opportunité pour l’Europe, qui doit trouver une nouvelle légitimité sur le plan démocratique. Le Brexit démontre un éloignement évident des citoyens par rapport à la construction européenne et à son mode de gouvernance. Le fait que la Catalogne demande à pouvoir exercer un droit basique, écrit dans les traités, à savoir le droit de voter, et le fait que l’Europe ne réagisse pas, démontre aussi sa faible qualité démocratique. L’Europe doit aussi se renforcer sur ce plan, et cela d’autant plus que les Catalans, comme les Ecossais, sont profondément européistes. Le mouvement catalan est porté par la population, et non par des élites, et l’Europe doit l’accepter. Il faut une Europe des peuples, une Europe des cultures, respectueuse de sa propre diversité.

La Catalogne est endettée: sera-t-elle viable économiquement, si elle devient indépendante?

Aujourd’hui, il n’y a aucune institution ni aucun expert qui remette en question la survie économique d’une république catalane indépendante. L’économie catalane est une économie qui représente 2,1 % du PIB de la zone euro, c’est une économie plus importante que celle de la Finlande ou que celle de la Grèce, plus centrale dans le continent que celle de ces pays ou celle de l’Ecosse.

La Catalogne attire plus de 5’000 multinationales, qui ont installé ici leur siège et leur production. Nous représentons plus d’un tiers de l’économie internationale de l’Espagne, plus de 20 % du PIB espagnol… c’est tellement évident que la Catalogne est viable que plus personne ne le met en doute.

Le doute est plutôt sur ce qui se passerait pour l’Espagne, si la Catalogne la quittait, elle qui est son moteur industriel et économique. Lorsque l’on nous pose cette question, nous répondons toujours que nous sommes disposés à avoir un dialogue avec l’Espagne. Si ce dialogue existe, quand la république catalane verra le jour, nous aiderons l’Espagne pour qu’elle mène les réformes nécessaires, pour qu’elle se stabilise économiquement. Nous ne voulons pas claquer la porte, nous voulons être de bons voisins pour le futur, et nous sommes donc disposés à l’aider économiquement, en faisant des transferts économiques pour les zones les plus défavorisées en Espagne comme en Europe, mais sur la base d’un système transparent et juste, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Nous voulons aider l’Espagne jusqu’à ce qu’elle récupère un certain niveau économique, mais en ayant des relations d’égal à égal avec elle, comme avec les autres pays d’Europe.

Neus Lloveras, Présidente de l’AMI et de la ville de Vilanova

La Catalogne compte 947 municipalités. Le 20 décembre 2010 a été créée l’Association des Municipalités pour l’Indépendance, qui regroupe aujourd’hui 794 municipalités, et qui a comme objectif de soutenir le processus indépendantiste.

Quel est votre rôle actuellement?

L’AMI est une association autonome, avec une petite infrastructure, qui compte une coordinatrice et deux assistantes administratives. Nous soutenons le Parlement catalan par nos prises de position concernant les décisions qu’il prend, et collaborons avec l’ANC et Omnium Cultural dans la diffusion de ce que nous sommes en train de faire en Catalogne.

L’aspect le plus désagréable de notre action, c’est que nous aidons les municipalités indépendantistes, qui rencontrent beaucoup de problèmes sur le plan légal, surtout les plus petites. En effet, le fait de payer des cotisations à l’AMI, le fait de ne pas suspendre le drapeau espagnol devant la mairie, le fait d’encaisser les impôts pour l’Agence Tributaire Catalane (ndr: administration fiscale catalane), le fait de soutenir les décisions du Parlement nous ont valu de voir ouvertes à notre encontre environ 600 procédures, initiées par l’Etat espagnol. Nous informons donc les municipalités sur les procédures, sur les informations à délivrer à la police quand elle vient, nous engageons aussi des avocats, etc.

L’estelada est le drapeau qui symbolise la revendication de l’indépendance. Le 6 mai 2016, le Tribunal constitutionnel l’interdit dans les lieux publics, afin d’éviter, dit-il, «un viol de la liberté d’expression». Que répond la Présidente de Vilanova?

A Vilanova, nous n’avons jamais eu de drapeau espagnol sur la façade de la mairie, mais la senyera, le drapeau catalan. Je ne l’ai donc jamais enlevée. Cependant, sur une décision démocratique du Conseil municipal, nous avons depuis décidé de suspendre aussi l’estelada. Nous sommes donc poursuivis par la justice espagnole. Lorsque nous arriverons à la fin de toutes les procédures judiciaires, que nous perdrons, nous serons obligés de suspendre le drapeau espagnol. Mais alors, nous apposerons sur la façade une plaque, qui informe la population que nous avons été dans l’obligation de le faire.

Les 794 municipalités de l’AMI ont décidé de ne pas suspendre de drapeau espagnol, mais depuis, certaines ont été contraintes de le faire, après avoir perdu devant le Tribunal constitutionnel.

Et que pensez-vous de l’attitude de l’Espagne?

Je crois que l’Espagne a un niveau démocratique très bas. Si son niveau démocratique était plus élevé, elle ferait comme d’autres pays, ne se cacherait pas la tête sous l’aile, et laisserait les gens décider. Pourquoi cela doit-il faire peur, que les gens décident? Le droit à décider est inscrit dans tous les traités internationaux, l’Espagne ne peut continuer à interdire à une population de décider de son propre futur.

Une Catalogne indépendante est-elle économiquement viable?

LES CHIFFRES CLÉS DE LA CATALOGNE

Population            7,6 millions d’habitants

Superficie             32’114 km2

PIB                         210 milliards d’euros

Economie              Diversifiée, avec cependant une prédominance du secteur des services

(69,6 %) et du secteur de l’industrie spécialisée (20,9 %)

Universités           7 universités publiques, 4 privées, 1 université à distance

Langue                   Le catalan: dix millions de locuteurs, 8e langue la plus active dans les blogs, 26e langue du monde en matière de sites web.

Plus de 100 chaînes radio émettent chaque jour en catalan, et plus de 160

universités dans le monde donnent des cours en catalan

Tourisme              11 % du PIB catalan: la Catalogne attire 25 % de tous les touristes qui visitent l’Espagne

Face à la crise, l’économie catalane est asphyxiée

Le mouvement catalan n’est pas né de la crise, mais il baigne dans un contexte économique douloureux. Lourdement ponctionnée par l’Etat espagnol, la Catalogne peine à subvenir aux besoins de sa propre population.

Une vache à lait épuisée

La Catalogne n’a pas seulement perdu son autonomie en 1714. Elle a aussi perdu une partie de ses richesses. Cette tendance à surponctionner la Catalogne reste très actuelle.

Les balances fiscales (la différence entre les impôts perçus par Madrid et ce que les provinces autonomes reçoivent de l’Etat central) des années 2006, 2007, 2008 et 2009 démontrent que le déficit fiscal de la Catalogne s’élève à 22 millions d’euros par an. En % du PIB, le taux s’élève à 10,2 % et excède largement le déficit maximal d’autres pays, comme l’Allemagne (3 %) ou le Canada (2 %).

Si la Catalogne est aujourd’hui endettée à hauteur de 38 milliards d’euros, si la Catalogne aujourd’hui ne peut plus répondre à son désir de privilégier le bien-être social, c’est parce qu’elle est trop lourdement ponctionnée par l’Etat espagnol.

L’arrêt espagnol de 2010 perpétue ce que les Catalans considèrent comme une véritable spoliation fiscale, puisqu’il n’a pas reconnu le nouveau système de financement proposé par le gouvernement catalan, basé sur le principe d’ordinalité, la bilatéralité et l’établissement d’un pourcentage minimal d’investissements de la part de l’Etat espagnol dans les infrastructures de la Catalogne.

Un gouvernement central qui ne l’aide pas

La Catalogne souhaiterait développer ses atouts, mais l’Etat central, selon elle, entrave toute tentative dans ce sens. Madrid, par exemple, interdit tout investissement dans l’aéroport de Barcelone, au nom d’une clause de non-concurrence entre les aéroports du pays. Mais Madrid construit un aéroport fantôme à Castello, qui a coûté la bagatelle de 170 millions d’euros, alors qu’aucune compagnie aérienne n’a jamais voulu s’y installer.

Madrid refuse également d’investir dans le couloir méditerranéen, entre la France et l’Andalousie, et ce contre l’avis de la Commission européenne, parce que ce couloir longerait la Catalogne, sans passer par Madrid.

Des conséquences sur le chômage

Selon les chiffres officiels du gouvernement catalan, 17,49 % des Catalans étaient sans emploi fin 2015. C’est moins que la moyenne espagnole à la même période (21,2 %) mais beaucoup plus que la moyenne européenne en mars 2016 (8,8 %).

Lourdement imposée, depuis toujours…

Après la défaite militaire de 1714, et suite à la réforme fiscale du 9 décembre 1715, la Catalogne perd toute autonomie dans la gestion de ses impôts, et se voit désormais lourdement grevée. Entre 1729 et 1778, la hausse d’impôts atteint le seuil vertigineux de 150 % d’augmentation.

Et au XIXe siècle, la situation s’aggrave encore. Selon la revue historique Sapiens, dans un numéro spécial paru en 2013 et intitulé «Ce que les gens doivent savoir», en 1888, «par habitant, les Catalans payaient deux fois plus d’impôts que les autres Espagnols en impôts industriels. Et cinq fois plus en impôts liés au commerce extérieur».

L’injustice perdure au XXe siècle. Toujours selon Sapiens, «en 1926, la Catalogne, sans être la région la plus grande ou la plus peuplée d’Espagne, représentait encore 30 % des recettes fiscales totales de l’Etat». Et l’asphyxie continue sous Franco: «en 1951, l’Etat ne dépense dans la région de Barcelone que 28 % des recettes qu’elle génère, le déficit fiscal avec l’Etat s’élevant donc à 72 %».

Andreu Mas-Colell, économiste expert en microéconomie, fondateur de la Barcelona Graduate School of Economics, professeur à l’Université Pompeu Fabra de Barcelone, ancien membre du gouvernement sous Jordi Pujol (2000-2003) et Artur Mas (2014-2016)

La Catalogne est-elle réellement surponctionnée?

La Catalogne apporte environ 8 % de son PIB à l’Espagne, ce qui est très considérable.

En Suisse comme en Europe, on a, à tort, l’impression que la Catalogne est la province la plus riche d’Espagne. J’aimerais apporter deux précisions à ce sujet. En termes de capital nominal, si la moyenne est à 100, elle occupe en réalité le 4e rang (118), après le Pays basque (132), la Navarre (environ 130) et Madrid (entre 122 et 123). De plus, il faut prendre en considération que le coût de la vie, à Barcelone comme à Madrid, est plus élevé que dans d’autres régions, ce qui a comme conséquence que ces chiffres de 122 et de 118 sont encore surestimés. La Catalogne est donc au-dessus de la moyenne, mais elle n’est pas la communauté autonome la plus riche.

Seconde constatation: en Catalogne il y a malheureusement beaucoup de gens pauvres, que nous devons aider, au même titre qu’il faut aider les personnes pauvres d’autres régions. C’est pour cela qu’il y a ici une perception assez généralisée, chez les Catalans, de dire que l’effort fiscal est excessif, qu’il faudrait au minimum le tempérer parce que la Catalogne verse plus que la moyenne, et reçoit moins que la moyenne.

En tant qu’ancien membre du gouvernement, je suis très conscient du mauvais traitement qu’endure la Catalogne de la part de l’Espagne. Sur ce point, j’aimerais faire remarquer que l’Espagne est une entité exagérément centralisée et centralisatrice. Imaginez qu’en Suisse, le gouvernement limite les compétences des cantons, décide que la capitale officielle sera Zürich et que tous les trains rapides doivent connecter Zürich avec toutes les autres villes du pays. Imaginez que tous les aéroports suisses dépendent de celui de Zürich, imaginez que les politiciens imposent l’allemand, reléguant les autres langues dans un statut de langues secondaires. Cela serait-il acceptable, pour Genève, dans un pays qui est une confédération? En Espagne, tous les trains à grande vitesse connectent Madrid avec toutes les capitales de province, mais l’Etat central ne prévoit pas de connecter de la même façon la deuxième et la troisième plus grande ville du pays, à savoir Barcelone et Valence.

Si le thème fiscal est devenu un thème prédominant, c’est qu’il se rapporte finalement à la dignité. Avec tous les impôts que verse la Catalogne à Madrid, elle peut se payer tout ce qu’elle reçoit de façon directe ou indirecte, et plus. Elle n’est pas partie prenante des endettements massifs de l’Etat espagnol de ces dix dernières années, pas même pour un euro! Et malgré cela, notre influence est nulle, et ils nous maltraitent, nous insultent, nous méprisent. Donc, ici, les gens disent «stop», parce qu’ils ne dépendent pas économiquement du reste de l’Espagne. Le déficit fiscal n’aurait pas généré cela si Madrid n’avait pas autant maltraité la Catalogne, si en 1978 l’Espagne était devenue un Etat confédéré, si la Catalogne n’avait reçu une contrepartie en matière d’autogouvernement.

Il faut savoir que la structure économique de Barcelone est très différente de celle de Madrid, dont la communauté économique n’est pas une communauté qui exporte, au contraire de Barcelone, qui est une ville de petites et moyennes entreprises. Barcelone est devenue une ville à la réputation internationale, au même titre que Londres, Paris, Berlin, Zürich, Milan, Stockholm. Or il est important que nous disposions d’instruments pour stimuler cette économie. Il est important que cette ville puisse être reliée à d’autres continents, or Madrid ne favorise pas par exemple les liaisons intercontinentales, car l’Etat central veut que l’aéroport de Barcelone soit subsidiaire à celui de Madrid. L’aéroport de Milan, qui est plus petit, a plus de connexions que celui de Barcelone! Il faut prendre conscience que l’Etat espagnol va contre nous, il n’est pas en notre faveur. Je pourrais également vous parler des universités, Barcelone est connue pour ses pôles de recherche. Or l’Etat central ne nous donne pas les instruments pour faire plus, et ces universités ne peuvent être là où elles pourraient être. En conclusion, l’Espagne nous freine. Elle veut l’uniformité, la centralisation et n’accepte pas les différences.

Si la Catalogne veut son indépendance, ce n’est pas parce qu’elle doit payer des impôts à l’Espagne, mais parce que, tout en payant beaucoup, elle est encore maltraitée, niée dans ses différences par un Etat qui refuse le fait qu’il est multinational.

Quelles sont les balances fiscales, pour la Catalogne?

Dans le financement de l’Etat espagnol, la Catalogne paie plus que ne l’exigerait sa proportion du PIB, et reçoit en dessous de sa proportion de population. Ce qui serait normal, ce serait qu’elle paie en proportion de son PIB, et reçoive en proportion d’une moyenne de sa population et de ses produits, ceci pour qu’elle puisse assurer les services publics et prendre soin de ses infrastructures (autoroutes, aéroport, …)

Un exemple chiffré: entre 1986 et 2006, la Catalogne, qui représente le 16 % de la population nationale espagnole, a payé, de mémoire, entre 22 et 23 % des impôts totaux.

La Catalogne est très endettée (32,8 % de son PIB): cela poserait-il un problème si elle devenait indépendante?

La Catalogne peut soutenir cette dette sans problème. Son seul souci sera de savoir quelle part de la dette espagnole elle devra prendre en charge, et c’est un point à négocier avec l’Espagne, qui, elle, est endettée à hauteur de 100 % de son PIB. Ce que je crains, c’est que si l’Espagne accepte un référendum en Catalogne qui puisse avoir comme résultat son indépendance, elle exercera de fortes pressions sur ce sujet, et comme ici la population veut une autogouvernance, la négociation ne va pas échouer pour cette raison.

La viabilité financière de la Catalogne n’est pas à mettre en doute, ce serait absurde. C’est un contributeur net fiable de l’Espagne comme de l’Europe, qui a toujours payé ses impôts, ses charges, ses dépenses, et qui de plus ne dépend pas économiquement de l’Espagne. Nous payons plus à l’Espagne que nous ne recevons, et, ce qui ne se dit jamais, nous payons plus à l’Europe que nous ne recevons.

Enfin, j’aimerais préciser que l’économie catalane n’a pas souffert de ce mouvement démocratique qui est en cours. Le chômage a baissé, les investisseurs étrangers affluent, les exportations augmentent, le tourisme et le secteur immobilier se portent bien.

Et si la Catalogne indépendante ne pouvait plus être européenne?

Nous ne voulons pas sortir de l’Espagne parce que nous payons trop d’impôts, mais parce qu’elle nous maltraite. Par contre, nous ne voulons pas quitter l’UE, parce qu’elle ne nous maltraite pas.

Je ne veux même pas répondre à cette question, parce que nous, les Catalans, nous ne ferons jamais rien qui puisse nous situer en dehors de l’UE. Si demain la Catalogne proclame son indépendance, nous ne téléphonerons pas à Bruxelles pour dire que nous sommes sortis de l’Union européenne, et Madrid non plus. Madrid dira que nous sommes espagnols, nous dirons que nous sommes catalans, et nous nous gouvernerons par nous-mêmes. Et l’Europe devra intervenir, et appeler les Suisses pour qu’ils fassent un travail de médiation, pour trouver un accord. Et dans cet accord, du côté catalan, nous ne voudrons pas être hors de la communauté européenne.

De plus, il y a ici un paradoxe: pour sortir un pays de l’UE, il faut lui donner une identité juridique. Bruxelles ne peut donc expulser la Catalogne si elle ne l’a pas reconnue auparavant.

UNE POPULATION QUI NE RENONCE PAS…

Depuis quelques années déjà, le peuple catalan descend en masse dans la rue, afin de dire pacifiquement au monde son désir d’indépendance et signifier clairement à ses autorités quel cap il souhaite leur voir emprunter. Ces gigantesques manifestations sont organisées par l’Assemblée Nationale Catalane (ANC), en collaboration avec Omnium Cultural.

Le 11 septembre 2012, 1,5 million de Catalans se réunissent à Barcelone pour demander la création d’un nouvel état européen, la Catalogne («Catalunya, nou Estat d’Europa»). Le gouvernement catalan convoque alors des élections anticipées, qui verront les 2/3 des sièges de son Parlement occupés par des députés favorables à l’autodétermination. L’objectif est clairement défini: œuvrer à la mise sur pied d’un référendum qui permette au peuple catalan de se déterminer pacifiquement et démocratiquement sur son futur politique.

Le 11 septembre 2013, plus de 1,6 million de personnes participent à la «Via catalana per l’independancia», formant une longue chaîne humaine qui s’étendra sur plus de 400 km, le long de la Via Augusta romaine, et verra tous ses participants se prendre la main à 17 h 14, avant d’entonner le chant patriotique des Segadors.

En 2014, à Barcelone, les Catalans dessinent le V de la victoire, avec sa pointe à la Place de las Glorias Catalanas. Un V qui mesure 11 km de large, un V qui exprime leur volonté de pouvoir exercer leur droit à l’autodétermination. Un V qui symbolise un vote que les Catalans veulent pouvoir donner le 9 novembre de cette année, ce que l’Espagne leur interdit formellement. Selon la Garde urbaine de Barcelone, 1’800’000 personnes se seraient mobilisées.

En 2015, la Plateforme «Ara es l’hora» (maintenant, il est l’heure), mise sur pied par l’ANC et Omnium Cultural, organise la Via libre, qui emplit l’avenue Meridiana de Barcelone, toujours avec l’objectif de réclamer l’indépendance de la Catalogne et la création d’une république fondée sur les objectifs suivants: justice et bien-être social, démocratie, diversité, solidarité, équilibre territorial, soutien, culture, éducation, innovation et ouverture au monde. Selon les organisateurs, cette Via libre a réuni 2’000’000 de personnes, alors que la Garde Urbaine de Barcelone en annonce, quant à elle, 1’400’000.

La Diada 2016 a été décentralisée. Cinq cités ont été choisies, chacune en rapport avec un axe central pour la future république catalane. Ainsi, Barcelone symbolise la république des libertés, Salt la république de la solidarité et de la diversité. Berga est la république de la culture, Tarragone représente un pays en recherche de progrès, et enfin, Lleida symbolise l’équilibre territorial. Le maître mot de cette manifestation: «A punt», ce qui signifie, selon les organisateurs, que la Catalogne est déjà préparée à être un Etat indépendant, qu’elle est sur le point d’achever son long processus.

Jordi Sanchez, Président de l’ANC

L’Assemblée Nationale Catalane: un mouvement démocratique, pacifique et transversal!

Le 30 avril 2011 s’est constituée l’ANC, avec comme présidente Carme Forcadell. Il s’agit d’un mouvement civil, apolitique, et qui balaie transversalement la société catalane. L’ANC cherche à atteindre son objectif, l’indépendance de la Catalogne, par des moyens démocratiques et pacifiques.

L’ANC est une organisation structurée, qui compte plus de 500 assemblées territoriales réparties dans tout le pays, ainsi que des assemblées extérieures présentes dans 23 pays, dont la Suisse depuis 2013.

Comment expliquez-vous que les Catalans descendent massivement dans la rue, et ce depuis plusieurs années?

Il y a beaucoup de citoyens catalans qui se sentent traités comme des citoyens de deuxième classe, et demandent une solution démocratique pour le futur de la Catalogne dans l’Europe. Ils se sentent mal gouvernés, tant sur le plan administratif que culturel. Par exemple, si vous allez à l’ambassade du Canada, à Paris, vous pourrez être reçu en anglais ou en français, qui sont les deux langues de l’Etat. Essayez d’aller à l’ambassade d’Espagne, à Paris, en parlant le catalan!

Les unionistes affirment que le mouvement indépendantiste s’essouffle. Qu’en pensez-vous?

Les unionistes peuvent-ils signaler un autre mouvement civil, dans n’importe quelle partie de l’Espagne, qui, un an après l’autre, durant 5 ans, soit capable de mobiliser des pourcentages aussi élevés de la population? Et que cela se fasse sans que même une poubelle ne soit cassée dans la rue? Un tel mouvement devrait être récompensé, étudié comme un exemple, et non pas nié comme il peut l’être par le gouvernement espagnol.

En 2017, la Diada se tiendra une ou deux semaines avant le référendum annoncé par le Président Puigdemont, et donc peut-être une ou deux semaines avant la proclamation de l’indépendance. Vous attendez-vous à une participation record?

Le Président a établi la date de septembre 2017 comme la date limite, ce qui veut dire que le référendum peut même être célébré avant. L’ANC commence déjà à travailler, même plus qu’avant, pour rassembler tous ceux qui croient en une Catalogne indépendante.

… parce que fidèle à sa langue

Le Catalan se définit d’abord culturellement par sa langue. Une langue, non pas un dialecte, que l’Espagne a tenté en vain d’éradiquer depuis le XVIIIe siècle, et l’avènement de Philippe V.

Une longue tradition orale et écrite

Le catalan est une langue romane, d’origine latine, qui a commencé à exister entre le VIIIe et le Xe siècle. Il s’exprime dans une littérature reconnue depuis le XIIe siècle.

Le catalan est parfaitement codifié, réglé et standardisé avec un plein consensus académique. Ses ressources linguistiques (études sur la grammaire, la lexicographie, la dialectologie, la terminologie, l’histoire de la langue, etc.) sont comparables à celles des grandes langues latines, ce qui en fait une langue à part entière.

Une assimilation forcée dès 1716

Philippe V souhaitait que le castillan devienne la seule et unique langue officielle de son royaume. Or les Catalans, à cette époque, ne parlaient que leur propre langue car les institutions indépendantes fonctionnaient uniquement en catalan.

Le décret de la Nueva Planta, en 1716, constitue la première salve contre cette langue, dans l’objectif avoué d’une assimilation forcée. Charles III, fils de Philippe V, parachève l’œuvre de son père en interdisant le catalan dans l’enseignement, puis dans l’édition de livres.

Une langue que l’Espagne souhaite voir disparaître

La volonté de l’Etat central d’hispaniser les Catalans se poursuit au XIXe siècle: le catalan est interdit dans l’administration publique, les écoles, les églises, les tribunaux, la comptabilité, l’édition de livres ou de chansons.

Et les gouvernements qui se succèdent étendent encore ces interdictions: aux épitaphes dans les cimetières (1838), aux affiches des commerces et aux noms de rues (1860), aux actes notariés (1862), aux pièces de théâtre (1867), au téléphone (1896).

Au début du XXe siècle, point de répit. Le 18 septembre 1923, Primo de Rivera interdit le drapeau catalan comme l’usage écrit du catalan dans les organismes publics et les associations. Il faudra attendre 1931, après la chute du dictateur et l’instauration de la république, pour que le catalan redevienne officiel, et que la Catalogne obtienne enfin une certaine autonomie politique. Mais Franco n’est pas loin, qui refuse aux régions ladite autonomie, qui fomente un coup d’Etat, plongeant ainsi l’Espagne dans une guerre civile meurtrière. Barcelone, encore une fois, est bombardée. Et la Catalogne, qui avait espéré enfin s’émanciper, encore une fois, est vaincue.

L’ère de Franco: une génération sacrifiée

En 1938, Franco abolit le statut d’autonomie de la Catalogne, et enlève au catalan tout caractère officiel. Son objectif, tout comme celui de Philippe V, est de l’éradiquer, en supprimant toutes ses institutions culturelles, en en interdisant l’usage à l’école comme dans les universités. Aujourd’hui, toute une génération ne sait pas écrire dans sa propre langue.

Mais le catalan a survécu, parce que les parents se sont entêtés, et les enfants, à défaut de l’apprendre à l’école, l’ont parlé à l’intérieur de leurs foyers. Les intellectuels n’ont pas non plus renoncé, et les revues comme les œuvres littéraires ont circulé clandestinement.

Une volonté d’hispanisation toujours présente

Après la mort de Franco, en 1975, et la Transition démocratique qui s’en est suivie, la situation s’est nettement améliorée. Mais les Catalans ne connaîtront pas encore de stabilité.

En effet, alors qu’en Catalogne les compétences en matière d’éducation relèvent du gouvernement catalan, la loi Wert (ou LOMCE: loi organique pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement) de 2013 fait resurgir les vieux démons. Il s’agit, aujourd’hui encore, notamment, d’hispaniser les enfants catalans. Et alors que ces derniers sont de parfaits bilingues, grâce à un système d’immersion linguistique qui a fait ses preuves depuis plus de trente ans, le Parlement espagnol exige une réduction de la part du catalan comme langue véhiculaire de l’enseignement.

Roderic Guigo, chercheur au CRG (Center for Genomic Regulation) de Barcelone, et professeur à l’Université Pompeu Fabra

Y a-t-il une «empreinte génétique» de la langue, chez le Catalan? Sinon, comment expliquer qu’il n’a jamais pu être éradiqué, malgré les efforts de l’Espagne dans ce sens?

C’est très difficile d’attribuer des causes génétiques aux comportements individuels, et encore plus aux comportements collectifs. Cela ne veut pas dire que ces causes n’existent pas, mais que si elles existent elles sont très complexes et, quelques cas de comportements extrêmes (schizophrénie ou dépression) mis à part, il n’y a pas d’évidence d’une détermination génétique dans le comportement individuel ou collectif. Le comportement, comme n’importe quelle autre manifestation phénotypique d’une espèce, est le résultat de l’interaction entre les déterminants génétiques et l’entourage.

La langue a résisté grâce à la persistance des classes populaires et des intellectuels (ou de certains intellectuels) qui, contrairement à ce qui se passait dans d’autres lieux où la langue natale était abandonnée au profit de la langue de prestige (par exemple, dans la Catalogne française ou dans le Pays valencien), n’ont jamais renoncé au catalan. Il y a là certainement plusieurs motifs qui l’expliquent, parmi lesquels le fait que l’Espagne, contrairement à la France par exemple, n’a jamais été un Etat fort et structuré, avec la capacité d’imposer des mesures centralisatrices à ses citoyens.

Les Catalans se révoltent depuis des siècles contre l’Espagne. Ont-ils la fronde inscrite dans leurs gènes?

Je ne suis pas sûr que les Catalans soient un peuple pacifique. Notre histoire n’est pas moins violente que celle d’autres peuples européens. Certains historiens considèrent les conquêtes de Majorque et de Valence par le roi Jaume I comme étant de véritables génocides. Les almogavers, une compagnie de mercenaires catalans, vont semer la terreur dans les Balkans au début du XIVe siècle. Les Catalans vont résister héroïquement au siège de Barcelone durant la guerre de succession au XVIIIe siècle. Et au début du XXe siècle, avec les révoltes anarchiques et durant la guerre d’Espagne, je ne crois pas que la violence en Catalogne ait été inférieure à celle qui régnait dans d’autres lieux en Espagne.

Par contre, nous sommes un peuple vaincu, encore et encore, et c’est pour cela que nous avons perdu l’estime de soi. Un peuple proche de l’assimilation et de l’extinction. Si nous existons encore comme un peuple, c’est, je le répète, grâce à la résistance des classes populaires et des intellectuels. Une résistance qui était la dernière étincelle de dignité qui nous restait. C’est parce que la volonté de conserver la dignité est un impératif biologique que nous nous sommes maintenus comme peuple. Une résistance dont nous avons «hérité», mais dans le sens social et culturel, et non pas biologique, de génération en génération.

Je vous donne un exemple personnel. Mon père parle le castillan, mais à la maison, ni ma mère ni sa famille ne lui ont jamais parlé en castillan. Donc, mes sœurs et moi nous lui avons toujours parlé catalan. La renonciation au catalan aurait représenté la renonciation à la dernière étincelle de dignité. Par chance, cette étincelle a toujours finalement mis le feu.

Qu’est-ce qui pousse un scientifique comme vous, rationnel et rigoureux, à s’impliquer dans un processus qui peut paraître irrationnel et au résultat encore aléatoire? Les scientifiques vous paraissent-ils soutenir la cause indépendantiste?

Oui, cela peut sembler contradictoire. Souvent, le processus de la Catalogne vers l’indépendance est présenté comme une pulsion irrationnelle et provinciale. Mais, en Catalogne, je dirais que les scientifiques, chez qui on suppose une rationalité maximale et dont le travail a une portée essentiellement internationale, se sont manifestés majoritairement en faveur de l’indépendance.

La relation entre le rationalisme et le nationalisme est passionnante, car elle affecte une part intime de notre nature comme espèce sociale. Mais normalement, elle s’aborde à partir d’une superficialité effrayante. Il y a beaucoup de raisons pour qu’un scientifique s’implique dans ce processus vers l’indépendance, mais je donnerais la priorité à l’importance de conserver la dignité, et peut-être que cela est inscrit dans nos gènes. Dans ce sens, cela vaut la peine de lire Santiago Ramon y Cajal, sans doute le scientifique espagnol le plus important de ces derniers siècles. Son œuvre scientifique majeure est l’Histologie du système nerveux de l’homme & des vertébrés, un livre qui pose les bases de la neurobiologie moderne. Ramon y Cajal considérait cette œuvre surtout comme un hommage à sa patrie: «Mais, avant tout et par-dessus tout, je voulais que mon livre soit – et pardonnez-moi cette prétention – (…) l’offrande d’un amour fervent rendue par un Espagnol à son pays méprisé». Comme lui, aussi, beaucoup de scientifiques catalans se sentent des obligations face à notre patrie, méprisée depuis des siècles.

Pourquoi soutenir cette cause?

Il y a beaucoup de raisons, en marge du désir de maintenir la dignité. Dans mon cas concret, parce que je crois que l’organisation des sociétés humaines devrait être dirigée pour maximiser le bien-être des personnes. Mais, dans le cas de l’Espagne, les coûts pour maintenir les nations, et les peuples qui lui sont intégrés, unies dans un même Etat, sont supérieurs au bénéfice qui s’obtient grâce à cette unité.

Les coûts de l’Espagne incluent la guerre et la violence, qui sont intrinsèques à sa genèse et à sa survivance; les infrastructures irrationnelles, dont l’objectif est plus de maintenir la colonne vertébrale artificielle du pays que de résoudre les nécessités des citoyens; la destruction de la diversité culturelle et linguistique afin d’imposer une identité nationale commune et uniforme; une situation de conflit permanent. Des conflits de tous genres, politiques, intellectuels, sociaux, et qui ont un coût que paient tous les Espagnols: les citoyens des régions les plus productives, à qui on ôte des ressources pour tenter de niveler les régions les plus défavorisées, mais aussi les citoyens de ces régions, qui sont maintenus dans une situation continuelle de dépendance et de subordination.

L’indépendance de la Catalogne, par conséquent, n’est pas seulement bénéfique pour les Catalans, mais également pour lesdits Espagnols.

Miquel de Palol, poète et écrivain catalan.

Son premier roman, Le jardin des sept crépuscules (1989) est une incroyable somme de romans enchâssés, comptant pas moins de 250 personnages, qui lui vaudra une reconnaissance immédiate.

Pathetic Fallacy sur les langues

Si la langue catalane était une personne, elle aurait commencé par aller à l’école, quand elle était une enfant. Là-bas, elle y aurait appris que ses compagnons avaient chacun leur propre chambre, et elle serait revenue à la maison pour demander à ses parents pourquoi elle devait, quant à elle, partager la sienne avec son grand frère, et deux autres plus petits. «Nous sommes pauvres, lui auraient-ils peut être dit; nous n’avons pas les mêmes ressources».

Quand elle serait devenue adulte, la question se serait transformée en une autre: «Pourquoi ne me laissent-ils pas avoir une maison pour moi toute seule, pourquoi dois-je vivre en locataire dans le grenier de la maison de mon frère aîné, qui maintenant ne me prend plus les jouets comme quand nous étions petits, mais garde tout mon salaire, l’administre et m’en donne une part minimale pour assurer ma subsistance?» Durant les nuits d’insomnie, elle se serait souvenue d’époques récentes très dures, des temps durant lesquels, parce que son frère possédait la maison entière, des inconnus avaient tenté durant des années de l’éliminer, elle. Parfois, elle aurait fait un cauchemar, cela n’est donc pas terminé.

Si le conflit avait évolué, il lui aurait fallu affiner sa stratégie et pour ce faire protéger les principes élémentaires de sa propre existence.

Ainsi, elle aurait appris que les langues – elle et toutes les autres – servent à ce que les humains puissent communiquer entre eux, et non pour qu’ils s’affrontent, et quand ils s’affrontent, c’est parce que ce principe est corrompu par le délire égotique, l’avarice intellectuelle et le mauvais usage de l’esprit de compétition. Que sa propre existence ne va contre l’existence de personne, mais que tout au contraire, elle enrichit la diversité et va en faveur du droit à l’identité propre.

Au milieu du conflit, elle se serait aperçue que ses adversaires ne sont ni son frère ni aucune des autres langues, parce que la nature des langues leur impose de collaborer étroitement entre elles, les incite à s’échanger des paroles et des expressions sans rien demander en échange, à s’enrichir les unes grâce aux autres. Et tous ceux à qui cela semble être une mauvaise chose, à qui cela semble être le produit nocif d’une mauvaise compagnie, appartiennent à la même caste que ceux qui lui ont interdit de posséder sa propre maison, que ceux qui profitent de la fausse idée que les langues doivent s’affronter entre elles, et qui continuellement tentent de le leur faire croire.

Elle aurait compris que ni son propre frère, ni aucune autre langue ne sont ses ennemis, sinon ses alliés, que pour collaborer vraiment avec eux il lui faut avoir une authentique vie propre, qu’elle ne l’obtiendra que si elle peut tutoyer tout le monde et que cela commence par posséder une maison, pour elle toute seule.

Oui, si la langue catalane était une personne, elle serait indépendantiste.

… parce que fidèle à son histoire

La Catalogne, une très vieille dame!

Si le premier drapeau espagnol date de 1785, le drapeau catalan existe depuis 1150.

Si le premier Parlement espagnol date de 1834, le Parlement catalan existe depuis 1218.

Si le premier Président espagnol a été élu en 1823, le premier Président catalan a été nommé en 1359.

Si la première Constitution espagnole a été rédigée en 1812, la première Constitution catalane l’a été en 1283.

700 ans de souveraineté

La Catalogne a exercé sa pleine souveraineté pendant 700 ans, au sein d’une confédération catalano-aragonaise.

Durant tous ces siècles, cette nation a préservé ses institutions, son gouvernement, sa langue, ses particularités. Par exemple, elle prélevait les impôts sur son territoire, qu’elle administrait librement. Les Catalans décidaient donc de participer ou pas à la politique étrangère de Madrid, notamment en ce qui concerne les dépenses de guerre.

Mais, au XVIIIe siècle, tout bascule après la guerre de Succession espagnole. La Catalogne soutient Charles d’Autriche, alors que les troupes franco-espagnoles veulent placer sur le trône vacant Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XVI.

300 ans de répression

Par le jeu des alliances qui se renversent en fonction des intérêts des grandes puissances impliquées dans le conflit, la Catalogne est vaincue. Barcelone, assiégée durant 14 mois, se rend le 11 septembre 1714.

La Catalogne sera politiquement écrasée: le Décret de la Nueva Planta, imposé par Philippe V deux ans plus tard, lui enlève toute autonomie législative, fiscale et judiciaire, et enterre ses autorités politiques (la Generalitat et son Parlement). C’est la fin de l’organisation politique et juridique qui lui était propre, et le début de la monarchie absolue en Espagne, une monarchie qui va l’absorber par la force.

La répression sera brutale: les Catalans seront traités comme des rebelles, leurs prêtres déportés, leurs chefs militaires emprisonnés. Les symboles nationaux seront détruits, les biens confisqués, les universités transformées en casernes militaires. Barcelone, surveillée désormais par une imposante citadelle, sera soumise à un couvre-feu durant plus de vingt ans.

Depuis la chute de Franco, une autonomie toute relative

La Catalogne demande en vain depuis bien longtemps une autonomie accrue dans sa propre gouvernance.

En pratique, elle ne jouit que d’une autonomie essentiellement administrative, sans capacité réelle de fixer des objectifs propres à sa seule population. De plus, cette autonomie fluctue selon les partis politiques au pouvoir à l’Etat central.

Aucun mécanisme politique ou juridique ne protège donc durablement la situation particulière de la Catalogne au sein de l’Espagne.

Les racines de la cassure avec l’Espagne: un statut d’autonomie bafoué en 2010

En 2006, un nouveau statut d’autonomie est voté au Parlement catalan, puis ratifié par le peuple. Mais sa portée sera fortement limitée par le Parlement espagnol, ayant à sa tête le socialiste Zapatero, qui avait pourtant promis aux Catalans de soutenir leur démarche.

Le Partido Popular, alors dans l’opposition, saisit ensuite le Tribunal constitutionnel, qui démembre encore davantage le texte, notamment dans tout ce qui concerne la protection de la langue catalane.

C’est cette décision unilatérale de la justice espagnole, en 2010, qui fera naître une grande vague de protestation en Catalogne…

Jordi Casassas, historien, Président de l’Ateneo Barcelonés, Professeur à l’Université de Barcelone

Encadré

L’Ateneo Barcelonés, un centre pour la promotion de la culture catalane

Cette association civile a été fondée en 1860, et organise des cours, des conférences et des expositions. Elle possède notamment une très importante bibliothèque, qui fut durant très longtemps la plus active de Barcelone. Elle exerce une influence notable dans la vie publique catalane.

Elle a son siège dans le Palais Savassona, une maison seigneuriale néoclassique bâtie en 1796.

Pourquoi les Catalans ne peuvent-ils oublier les évènements de 1714 et tourner la page?

C’est une question à laquelle il est difficile de répondre, elle n’est pas simple!

En premier lieu, il faut savoir que les Catalans, à l’heure actuelle, en 2016, constituent un peuple très mélangé. Et cette diversité n’est pas nouvelle, elle a toujours existé. Ici, être un raciste est stupide, puisque ce pays est un brassage de populations, depuis bien avant l’ère romaine, du temps des Grecs, des Phéniciens, des Carthaginois, car la Catalogne a toujours été un lieu de passage, un couloir méditerranéen. La Catalogne est un lieu où il y a eu plusieurs vagues migratoires, ce qui en fait aujourd’hui un pays moderne, avec une grande diversité, et très dynamique. Ici s’est constituée depuis le XIXe siècle, à la différence de ce que connaît l’Espagne, une société civile très riche. Maintenant, il est évident que le souvenir historique des évènements de 1714 est encore vif, et il appartient à une culture politique que les différentes dictatures espagnoles ont revitalisée.

En second lieu, l’une des formes de transmission des souvenirs historiques est bien sûr la culture. Et le romantisme, dans lequel la Catalogne a joué un rôle très important, s’est chargé de porter un message qui dit en définitive, que de 1714 à 1814 il n’y a que trois générations. Ce romantisme parlait de nos grands-parents, ces héros. C’est donc quelque chose qui est très proche. Cette culture transporte au XIXe siècle un souvenir du XVIIIe, c’est donc un souvenir rénové.

Enfin, il faut prendre en considération le catalanisme, qui récupère les actes de personnes qui se sont toujours opposées à l’Etat, comme les Carlins, mais aussi les fédéraux et les mouvements populaires. Donc on récupère ces faits, ainsi que le souvenir historique rénové, et par conséquent on convertit le souvenir de 1714 en l’opposition à un Etat central, centralisateur, uniformisateur et par-dessus tout inefficace. Et cette inefficacité fait que le catalanisme n’est pas seulement un folklore historique mais une stratégie dans le présent, une stratégie de modernisation que l’Etat central ne mène pas, alors que cela se fait dans toute l’Europe. C’est pour cette raison que dans les origines du catalanisme, il y a des hommes de droite comme de gauche.

Le catalanisme a eu et a toujours un poids très important dans la diversification idéologique, qui est une richesse, un indicateur de la santé démocratique, mais qui peut aussi parfois se convertir en une faiblesse. Dans ce domaine, je me réfère à l’actualité (ndr: le mouvement indépendantiste catalan a connu une année de division en 2016): partout quand s’est impulsé un mouvement d’indépendance, il l’a été par un parti nationaliste unique, comme en Ecosse. Ce n’est pas le cas en Catalogne, même s’il y a eu des tentatives de le constituer. Ici il y a des divisions idéologiques à l’intérieur du catalanisme. C’est une richesse, mais lorsque le pays s’engage dans un processus d’indépendance, cela peut se transformer en faiblesse.

Que doit-on comprendre, quand on parle de catalanisme?

Le catalanisme est la forme qu’a prise le nationalisme en Catalogne, depuis la fin du XIXe siècle-début du XXesiècle, à partir d’un constat: l’Espagne n’est pas une nation, l’Espagne est un état. La nation, c’est la Catalogne. L’Etat est artificiel, il peut dépendre d’une fusion entre deux nations, d’une guerre, de frontières. Au contraire, la nation est un fait naturel. Les dictatures de Primo de Rivera et de Franco vont considérer ce concept de nation et de nationalisme comme un acte de résistance, antidictatorial.

Une autre chose qu’il faut comprendre: historiquement, en Catalogne, il y a eu une conscience d’être «séparé». Non pas une conscience séparatiste, mais une conscience, chez les Catalans, de ne pas être espagnols. Par contre, l’expression politique du séparatisme, actuellement on parle d’indépendantisme, était autrefois politiquement minoritaire, et électoralement pratiquement inexistante. Dans la politique catalane, il y avait un pessimisme réaliste, comme un syndrome de Stockholm.

Dans les années 1960, la Catalogne voit arriver sur son sol beaucoup d’Espagnols. Mais, à la fin du XXe siècle, les nouvelles vagues d’immigration, non européennes, sont beaucoup plus importantes. Or, cette croissance très importante de la population, avec des personnes qu’il s’agit d’intégrer, provoque une alarme chez le gouvernement catalan, qui constate qu’il manque pour cela de l’argent en Catalogne, et c’est alors qu’on prend conscience qu’il y a un déséquilibre dans les balances fiscales. Et de là naissent toute une série de revendications comme par exemple, pourquoi les Catalans doivent autant payer pour les autoroutes, alors qu’ailleurs elles sont gratuites. Et il commence à y avoir des mobilisations qui sensibilisent les gens sur le fait que la Catalogne, à l’intérieur de l’Etat espagnol, ne se porte pas très bien. Il y a alors un changement important dans la stratégie de la politique du catalanisme: beaucoup d’hommes politiques ont commencé à avoir un discours fondé sur le «séparatisme d’intérêt», qui dit «c’est assez, nous sommes fatigués, nous voulons une relation bilatérale avec l’Espagne et plus de compétences autonomiques». C’est pour cette raison que le statut d’autonomie de la Catalogne sera revu, avec les conséquences que l’on connaît, l’intervention du Tribunal constitutionnel, une grande manifestation en juillet 2010, et le début spontané des premiers cris d’indépendance. Et c’est là que se situe la frontière entre le catalanisme nationaliste autonomique et le catalanisme indépendantiste.

Le seul président démocratiquement élu à avoir été fusillé pendant les évènements tragiques de la Seconde Guerre mondiale, et la guerre civile en Espagne, a été Lluis Companys, le président catalan. Pourquoi?

Il faut situer cet évènement dans son contexte, le 15 octobre 1940. Cet évènement est relié à l’invasion nazie en France: il y a un accord et une sympathie entre les nazis et Franco, et lorsque ce dernier gagne la guerre civile en 1939, commence la persécution, et donc le début de l’exil. Certains parviennent à fuir, comme Lluis Companys, et d’autres non. Le gouvernement collaborationniste de Pétain subit parfois des pressions de l’Eglise pour le forcer à respecter les accords de Genève, qui interdisent d’extrader des réfugiés politiques. Certains hommes politiques seront sauvés, mais pas Companys.

C’est alors que l’Europe, les États-Unis, le Mexique comprennent que la première grande confrontation en Europe entre fascisme et démocratie est en train de se produire en Espagne. Ici, il y a le problème du reproche, entre guillemets, qui peut se faire à l’Europe démocratique: en 1945, en oubliant l’Espagne franquiste, l’Europe préfère éliminer un problème et se dédier à la reconstruction interne. Et pour beaucoup d’intellectuels, parmi lesquels André Malraux, il s’agira d’une grande honte.

Est-ce qu’on peut affirmer que, durant la guerre civile, les Catalans ont essayé de récupérer leurs libertés?

De facto, ils avaient récupéré leur plein statut d’autonomie depuis février 1936, lors des élections du Front populaire. Et donc juridiquement, institutionnellement, le Président Companys est président de la Generalitat. La Catalogne avait des instruments institutionnels, non comme un état indépendant, mais elle avait tout de même sa propre économie, avec son propre système éducatif.

Arrive ensuite la guerre, et à partir de mai 1937, quand l’Etat central intervient dans la vie institutionnelle de la Catalogne, cette expérience d’autonomie s’achève. Et ce qui se passe alors, c’est un interventionnisme du gouvernement de la république qui est sur le point d’arriver à Barcelone – le temps d’arriver de Madrid à Valence, de Valence à Barcelone – avec l’excuse qu’il fallait unir les efforts pour gagner la guerre.

Il y avait donc bien dans cette guerre civile, une part de guerre et une part de révolution, dans le secteur républicain. Quand la guerre civile s’est achevée, le Président Companys, au moment de traverser la frontière, avait à ses côtés, son collaborateur le plus proche, Josep Taradellas, et il lui a dit à peu près ceci: «à partir de maintenant, pour la lutte des causes universelles, il y aura beaucoup de monde disposé à lutter. Pour la cause de la Catalogne, nous serons seuls».

Le travail de mémoire est un travail important. La France, l’Italie, l’Allemagne l’ont effectué. Peut-on en dire autant de l’Espagne?

Non, bien au contraire. Il n’y a aucune condamnation officielle de la part de l’Etat espagnol, équivalant à celle pour le fascisme et le nazisme en Europe. Il n’y a pas eu également, jusqu’à il y a très peu, et d’une manière très artificielle, ce qu’on pourrait appeler une politique de mémoire. Par exemple, en ce qui concerne la Fondation Francisco Franco, on ne sait pas encore si elle reçoit ou pas de l’argent du gouvernement, ce qui semble tout à fait incroyable. En Galice, jusqu’à il y a peu, il y avait une statue équestre du Caudillo, et partout en Espagne on trouvait des rues qui portaient les noms de collaborateurs très proches de Franco ou de généraux.

La Transition se fait sur l’oubli et sur une politique d’amnistie, de «réconciliation». Et ensuite, à l’intérieur de la droite espagnole triomphante, non seulement électoralement mais aussi sociologiquement dans l’Espagne démocratique, il y a eu un recyclage du franquisme. C’est pour cela que l’Espagne n’a pas besoin d’un parti d’extrême droite comme celui de Marine Le Pen, ou d’un parti de ce type, parce qu’il existe déjà à l’intérieur du Parti Populaire. En Espagne, il y a une apologie du franquisme, et rien ne se passe juridiquement, alors que ce sont des politiciens en activité qui la font, alors qu’on condamne le mouvement séparatiste catalan comme un mouvement nazi. Il faut comprendre cette ambiance.

A mon sens, l’Espagne est un pays prédémocratique, la démocratie est très difficile à instaurer dans un pays. Ce n’est pas parce qu’il y a des élections et des trains à grande vitesse que pour autant un pays est démocratique. Il faut beaucoup plus, et j’en reviens à ce que je disais auparavant, il faut par exemple une société civile très riche.

Peut-on construire une démocratie saine sur des cimetières, dont les morts n’auraient pas reçu de sépultureet il est ici fait référence aux dizaines de milliers de Catalans, victimes de la guerre civile, qui croupissent dans les fosses communes parce que l’Espagne refuse de les ouvrir?

Non. Il faut comprendre la différence qu’il y a en Espagne par rapport à beaucoup d’autres pays européens.

En Espagne, la mémoire est un travail de récupération de la guerre civile, qui n’est pas basée sur l’invasion du sol par un peuple étranger mais qui se produit dans un moment de confrontation extrême entre d’une part le fascisme et le nazisme, et d’autre part, la démocratie et le communisme. Et donc, maintenant, il s’agit pour l’Espagne de recycler la mémoire des crimes du franquisme mais aussi des crimes de la révolution. Et ils ont été dramatiques, il y a des villages, dans le monde rural catalan, qui ont beaucoup souffert. Et en ce sens, on ne peut pas faire de l’idéologie.

Or cette mémoire de la récupération, cette mémoire du nettoyage du passé, ou de sublimation de ce passé, ne peut se faire que du côté de l’Espagne. Elle doit se faire de manière conjointe. Parce qu’ici ce n’est pas l’envahisseur allemand qui a tué, mais à l’intérieur du même village, une famille qui en tue une autre, entre partisans du franquisme et partisans de la révolution. Et ensuite ils continuent de vivre ensemble, dans le même village… c’est très compliqué.

L’Espagne affirme que les Catalans ne peuvent violer une Constitution espagnole qu’ils ont eux-mêmes votée en 1978. Cet argument est-il valable?

Non. Je vous donne d’abord une réponse d’historien, avant de vous donner ma position de citoyen et d’intellectuel qui actuellement analyse le présent.

Une des graves conséquences de l’histoire de l’Espagne contemporaine, c’est qu’en 1876 elle a fait une Constitution qui voulait être une Constitution de réconciliation, moderne, européenne. Le chef du gouvernement était alors un conservateur, Canovas del Castillo. Et cette Constitution ne va pas être révoquée avant 1931, avec l’avènement de la IIe République… donc pas avant une très longue période. Cela veut dire que de 1876 jusqu’en 1931, alors que le pays passe par une augmentation de la population, par un changement de génération, par un changement en Europe très important, par la crise des colonies de 1891, par l’impact actif de la Première Guerre mondiale, par une dictature de Primo de Rivera… la Constitution se maintient telle quelle.

Pour quel motif? Parce qu’en Espagne commandent certaines oligarchies économiques, propriétaires terriens, membres de l’armée ou hauts prélats de l’Eglise; et cette oligarchie a peur du changement constitutionnel, car un changement de constitution implique un débat politique, et un changement. Or le débat politique peut avoir comme conséquence un déséquilibre ou encore l’apparition d’un mouvement ouvrier moderne, un syndicalisme moderne. La monarchie est déjà affaiblie, puisqu’elle a œuvré au maintien de cette Constitution, inaltérable. Elle ne tiendra pas, et il y a un risque: soit la dictature, soit la république. Donc, qu’est-ce qui se passe? Cette Constitution est comme un bouchon, qui génère une pression immense à l’intérieur, et au final, la seule solution, c’est que cela explose. Cela, l’Espagne l’a déjà expérimenté… Le problème, c’est que personne n’a une conscience historique, et maintenant, on recommence la même chose.

La Constitution de 1978 est uniquement pensée pour la dictature, par le fait qu’il faut sortir de la dictature. Même les forces de gauche renoncent à lutter contre cette Constitution, et font un pacte, malgré les critiques. A cette époque, on disait: transition, ou rupture. Et les gens ont préféré la transition, parce que la rupture aurait pu signifier un nouveau retour à la dictature, puisque l’armée était encore très puissante. C’est une constitution faite sur la peur, en fonction de la peur. Ce n’est non pas une transition, mais une transaction entre les forces de la dictature qui restent dominantes et, en face, des forces démocrates de gauche trop faibles parce qu’elles sont naissantes. Donc, imaginer que cette Constitution de 1978, après ce qui se passe dans le monde, dans le pays, avec de nouvelles générations qui n’ont pas connu la dictature, après tous ces changement culturels, économiques, sociaux, imaginer que cette Constitution puisse continuer à être en vigueur sans la modifier, alors qu’elle s’est construite sur la peur… c’est une monstruosité. Car elle empêche aujourd’hui un débat démocratique sur ce qui se passe en Espagne.

Depuis 2010, la Catalogne est entrée dans un processus et il n’y a aucune réflexion critique sur ce qui se passe dans le pays. Et cela fait six ans. Il devrait y avoir une réflexion sur ce qui se passe en Espagne, pas seulement sur ce qui se passe en Catalogne. Et ceci est un symptôme inéquivoque, qui montre qu’il n’y a pas de véritable santé dans la démocratie en Espagne ni, et c’est curieux de le constater, dans les milieux intellectuels espagnols. Je peux comprendre qu’il y ait une culture politique qui ne puisse comprendre la différence, mais après 300 ans d’années de vie en commun, après une Transition sur laquelle tout le monde s’est accordé, après la grande croissance de l’Espagne, telle qu’ils la présentent, même si je ne la constate pas, après la Catalogne qui dit «Assez»… et bien, cela ne provoque aucune réflexion, aucun questionnement du type «Mais qu’est-ce qui nous arrive?» Non pas des affirmations du type «ils sont malades», non, mais «qu’est-ce qui nous est arrivé, à nous, les Espagnols? Et pourquoi?».

Le fait de constater ceci, et le fait de constater qu’on s’accroche à une Constitution inaltérable, comme historien, cela me rappelle une autre période historique, de 1876, et le fait que l’Espagne, comme Etat, s’enferre dans un échec continu. Pour tout pays, il doit y avoir un moment durant lequel naisse une réflexion, comme l’a vécu par exemple la France après la défaite franco-prussienne en 1871. Mais par contre, il n’y a aucune réflexion chez l’Etat espagnol, et on pourrait presque cyniquement affirmer, sans plaisanter, que cela lui convient.

Enfin, en tant que citoyen, je crois qu’il est impossible qu’un texte empêche l’expression démocratique. Il est impossible qu’un texte soit une barrière qui empêche de discuter, de décider, de demander l’opinion, de voter, de trouver une porte de sortie.

Et maintenant?

Le 10 octobre, le Président Carles Puigdemont a demandé formellement au Parlement espagnol d’autoriser la Catalogne à organiser un référendum dans un cadre légal.

Le 14 octobre, le gouvernement espagnol saisit le Tribunal constitutionnel et attaque le Parlement catalan pour avoir approuvé des résolutions sur le référendum dans son débat de politique générale.

Réagissant à cette réplique du gouvernement espagnol, le Président Puigdemont rappelle sur le site du gouvernement de la Catalogne que le Conseil de l’Europe, dans un rapport sur la corruption, a mis en évidence l’usage politique des tribunaux par l’Etat espagnol. Il regrette qu’aucune des 11 recommandations de cet organisme international n’ait été appliquée. Enfin, il souligne que l’Espagne occupe en Europe la 25eposition, sur 28, sur le plan de l’indépendance judiciaire.

Il y a de cela 76 ans, le 15 octobre 1940, le régime franquiste fusillait Lluis Companys, dont les derniers mots furent «Pour la Catalogne!» Devant sa tombe, Carles Puigdemont rappelle, dans un bref discours, que Companys a été «poursuivi, détenu, jugé, condamné et assassiné à l’intérieur d’une légalité, mais injuste». Dans des propos relevés par Ara.Cat, le Président avertit qu’ «aucun des vestiges de cette légalité qui a permis cela n’empêchera le peuple de Catalogne de pouvoir atteindre le niveau de liberté qu’elle souhaite ». Quant à la Présidente du Parlement catalan, Carme Forcadell, également présente pour l’hommage à Lluis Companys, et personnellement menacée d’inhabilitation par l’Etat central, elle annonce que le parlement débattra de deux motions, qui prévoient de demander à l’Espagne d’annuler tous les jugements franquistes, de 1939 à 1975.

L’année 2016 s’achève donc sans qu’un dialogue ne s’instaure, et 2017 ne laisse guère présager une baisse de tension entre Madrid et Barcelone, la première s’enferrant dans un déni effarant, et la seconde ne semblant plus guère disposée à composer.

Le divorce semble consommé, le point de non-retour atteint entre ces deux gouvernements. Subsiste une inconnue, fondamentale: la sanction des urnes s’abattra-t-elle sur la Catalogne ou sur l’Espagne?

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STEPHANE RIAND

Avocat; rédacteur à L’1dex (www.1dex.ch); Sion – Suisse

Puissance ?

Michel André Vallée·11 février 2018

Voici quelques lignes partagées à cette date sur le forum d’Alternatives économiques, suite à une série d’échanges sur des valeurs, des traits pour l’ Europe rêvée, armée commune ou autre, etc … histoire de prendre un peu de recul.

Ce forum est bien inspiré, en regard des divers débats qui y sont actuellement en cours, a travailler sur la notion de réalité de la « puissance ».

«  En préalable souffrez que je me répète en rappelant que le pouvoir et la puissance sont deux réalités (réalité a ici bien plus de consistance que concept) nettement différentes.

Pour faire ultra court, le pouvoir est la capacité de faire agir autrui comme on le souhaite, quels que soit les voies et moyens et apparences mis en œuvre pour ce faire, quels que soient les séductions ou duretés des moyens utilisés.

La puissance est une émanation de l’être. Elle est là, consistante, visible et perceptible, perçue, respectée (y compris par celles et ceux qui la combatent). Elle résulte de la nature et des qualités de l’être. 

Immobile (« La Montagne ne bouge pas » dans Akira Kurosawa) ou déchainée dans son agir, sa forme est admirée, y compris par ses adversaires. 

Aussi ses qualités ne peuvent que relever de ses essences et en aucun cas d’apparences ou artefacts ou manipulation. 

La mise en œuvre de ses gestes se manifeste par des pouvoirs, … ces derniers n’en étant donc que des outils sous-ensembles (même redoutables tels un armement nucléaire).

Quelques exemples au plan de Nations :

> L’un d’entre vous voit juste quand il donne comme exemple pourquoi la France a un tel attrait touristique, c’est là un signe de puissance, même si  pollué par les médiocrités de nos accueils, le bradage de ses industries, et… . Mais concernant la France cela demeure, encore pour quelques temps, un exemple valable.

> J’ai rappelé dans un partage récent pourquoi l’armée des States n’est plus respectée, et que cette dimension ne contribue plus à faire des States une puissance, quand son économie y contribue encore.

> Ici à l’ouest de ce vieux continent, affirmons que la Catalogne s’imposera en tant qu’État au sein d’une nouvelle Fédération de l’Europe, de part sa puissance essentielle, construite par des siècles d’histoire, …même si quelques autruis le font et feront payer très cher. (Lire les articles de la catégorie « Accompagner … de la Catalogne » sur ce même blog).

> Par contre il est évident que la Chine multiplie, car venant de son état d’être, les signes de puissance.

Ainsi est-il juste de considérer que seuls dans la civilisation à venir auront « leur mot à dire » les entités dont l’essence validera les signes de puissance.

Promotion de la santé mentale au travail

Contribution présentée à la VIème conférence européenne de promotion et éducation de la santé (IUHPE) Perugia 18 – 21 juin 2003 

Les enjeux sociétaux 

Les grandes données commencent à être connues. Ainsi selon le rapport du BIT de Octobre 2000 un travailleur sur dix souffre de dépression, d’anxiété, de stress ou de surmenage. Les spécialistes savent que cette valeur n’est qu’un minimum. Il devient connu aussi qu’au plan économique, les coûts directs et indirects s’évaluent en dizaines de milliards de dollars ou d’euros. Une partie du coût est supporté par les entreprises, une autre externalisée (sécurité sociale, sphère judiciaire …). 

Plusieurs surveys récentes (BIT, Fondation de Dublin, DARES en France …) mettent en évidence le même phénomène, à savoir au niveau des entreprises un sentiment de dégradation des conditions de travail dans le même temps où le développement des formes d’organisation du travail encouragent l’autonomie. Mais selon une étude française menée sur 6000 personnes de 1996 à 1999 (Baudelot et Gollac), en fait il y aurait légèrement plus d’autonomie au travail, pour une très forte augmentation de la pression et de l’intensité du travail. 

L’enjeu est devenu de premier rang puisque tant en 1995 qu’en 2000 non pas 10% mais un tiers des personnes interrogées disent être affectées par une forme de stress. Selon plusieurs autres sources de 1 à 5 % des personnes actives se décrivent comme touchées par une forme de harcèlement moral professionnel, une des formes de violences au travail. 

En 2000, sur environ 80% des maladies professionnelles déclarées, 33 % concernent les troubles musculosquelettiques (TMS ou MSD en anglais), 28% le stress et la dépression, et encore 23% des souffrances psychologiques. Quatre pathologies majeures se développent de façon croissante simultanément au sein des entreprises et au sein de nos sociétés depuis une trentaine d’années: l’anxiété, la dépression, le stress lié au travail, les violences psychologiques (dont les harcèlements sexuel et moral). 

En regard des accidents de travail, de nombreuses analyses par arbres des causes mettent en évidence le poids de facteurs tels le stress, la dépression, les frustrations, la démotivation, les harcèlements, le manque de responsabilités, etc. Plus grave quand à sa signification, le constat le plus commun est devenu celui du développement simultané des pathologies sur plusieurs champs. 

Ainsi dans la plupart des pays européens, les questions de stress sont très présentes dans les débats des partenaires sociaux. Elles le sont surtout car les salariés eux-mêmes évoquent de plus en plus des souffrances et des pathologies qu’on a l’habitude de mettre en lien avec le stress. Ils soulignent de plus en plus des situations de « mal être » au travail, de « peur de ne pas y arriver », d’angoisse devant l’impossibilité de « faire vite et bien », de relations de travail tendues, de « perte d’intérêt » du travail. Et on sait qu’il devient, récemment, plus facile de se reconnaître « stréssé » que « dépressif », dans l’actuel contexte général de tension. Les effets positifs de la baisse de la monotonie et le développement de l’autonomie et de la participation, recherchés dans le monde occidental depuis les années 60, sont en partie annulés par les effets du stress.
Ce n’est pas pour rien qu’au niveau européen des négociations entre organisations patronales et syndicales s’engagent en 2003 sur le stress et en 2004 sur le harcèlement professionnel. 

Le lieu de travail est de plus en plus insécurisé, les précarités sont de plus en plus diverses et nombreuses, les taux de chômage demeurent élevés, les introductions des nouvelles technologies se succèdent sans durée suffisante d’intégration, les rythmes de restructuration et de réorganisations sont depuis quelques années rapides sans durée de perception de leurs effets ni souvent de compréhension de leur pertinence, les contraintes de délais sont en flux tendu, la complexité des systèmes, des outils, des procédures est croissante … alors que le lieu de travail devrait ou pourrait être un environnement adéquat d’éducation de prise de conscience de l’hygiène mentale et de prévention de la maladie mentale, au fil de la durée des parcours professionnels ! 

Toutes les entreprises n’en sont pas, de beaucoup s’en faut, à :
 mettre en œuvre, comme certaines, des programmes qui aident les travailleurs à 

résoudre leurs problèmes professionnels, familiaux et existentiels (pertes de sens, de valeurs, des repères), et à développer la confiance en soi et la qualité des relations interpersonnelles. 

 à rechercher à partir des diagnostics collectifs les changements nécessaires au sein de leurs organisations, systèmes de gestion et de leurs pratiques en management. 

 à lutter contre le stress avec non seulement des techniques de relaxation, mais des démarches visant à identifier les risques, rechercher les causes, et engager la prévention. 

Les préventions en matière de santé mentale sont en retard sur celles en matière de risques physiques, alors même que les préventions de type I, II, et III en matière de risque physique ne vont pas vraiment jusqu’à l’essence de la prévention, ç’est à dire assez en amont pour qu’il n’y ait « pas de risque », et pondérer le développement de cultures défensives de métier. 

En matière de santé mentale, le premier pas semble encore souvent être une autre représentation de la maladie mentale, premier pas vers une évolution des comportements. 

L’insuffisante conscience des troubles dits psychosociaux, que ce soit chez le grand public, le monde politique, et les professionnels de santé, conduit à une minoration à la fois de la détection et des traitements, quand les contextes déterminants traversent une mutation lourde. 

Santé mentale, de quoi parle t’on ? 

Le Comité de la Santé Mentale du Québec en 94 propose : 

  •   d’une part les maladies caractérisées par une détérioration des capacités cognitives, 
affectives et relationnelles, 

  •   d’autre part les problèmes découlant de conditions de vies difficiles ou d’évènements 
stressants ou de comportements perturbateurs (violences), problèmes psychosociaux ou d’adaptation sociale. 
Pour la Communauté Européenne, les déterminants de la santé mentale sont constitués : 


 des composantes et des expériences individuelles (émotions, structure, identité, 

ressources personnelles …) 

 des interactions sociales, dans tous types de contextes de vie des individus et des groupes 

 des structures organisationnelles et sociétales, et des moyens des politiques concernées 

 des valeurs culturelles, lesquelles changent à notre époque profondément en Europe. En matière de stress, le modèle développé par Cary L. Cooper a été identifié en 2002 par la Commission Européenne comme modèle commun de référence. 

En santé mentale les modèles de compréhension actuels sont souvent centrés sur la vulnérabilité, au travers des seuils de la souffrance, de la maladie, où quatre champs sont en fait intimement mélés : biophysiologique, social, psychologique, culturel.
Dans le cadre d’une conférence début 2003, organisée en France par l’INSERM et la Fédération Française de Psychiatrie, une des orientations (bien entendu controversée) serait qu’actuellement le social a supplanté le biophysique, avec une ouverture au psychologique et au culturel (rapport en janvier 2002 du Bureau de la Santé Mentale à la Direction Générale de la Santé). 

La maladie mentale réfère à l’absence de maladie. La santé mentale réfère à l’état complet de bien être physique, mental, psychique et social. 

Il s’agit de construire sa santé, donc sa santé mentale, au travail ! 

La santé mentale est à considérer comme une composante essentielle du bien être et du fonctionnement des individus. Elle contribue à la bonne marche de la société et a un effet sur la productivité globale. A l’inverse, les troubles mentaux et les problèmes de santé mentale représentent un lourd fardeau pour les sociétés, les collectifs de travail, les familles et les individus. 

La santé mentale fait partie intégrante de la santé en général, et à ce titre reflète l’équilibre entre l’individu et l’environnement. Les dysfonctionnements résultent souvent de combinaisons de déterminants venant de l’environnement et de l’individu, combinaison dont la genèse est toujours complexe. Selon les contextes et les cas tant l’action corrective que la prévention devraient porter sur les différents plans, de la conception des systèmes aux soutiens personnalisés dont peut bénéficier l’individu (toutes conditions déontologiques étant rigoureusement respectées), en passant par les déterminants organisationnels et de management. 

Considérant la vie au travail, dans les institutions et les entreprises, plusieurs familles de déterminants peuvent se combiner : 

  • –  contraintes économiques, commerciales, degrés de dépendance de l’institution envers les 
environnements 

  • –  changements de structure, d’organisation (rachats, réorganisations) 

  • –  relations aux « clients », aux « usagers » (client-roi, violences …) 

  • –  formes d’organisation, leurs marges de manœuvre, d’adaptabilité 

  • –  actes de gestion, dans leurs réalités en regard de normes (la technologie invisible) 

  • –  modèles et pratiques de management, de régulations 

  • –  pratiques de communication, interne et externe (cohérence ?) 

  • –  histoire des collectifs, valeurs partagées et de référence, mœurs … 

  • –  situations d’emploi, pratiques en gestion du personnel 

  • –  conditions des situations de travail (environnement, systèmes homme-machine …) 

  • –  risques, contexte et conditions de sécurité 

  • –  représentation des équilibres entre contributions et rétributions 

  • –  perception et représentation collective et individuelle du sens de l’activité 

  • –  caractéristiques individuelles des personnes 
Les effets des combinaisons de déterminants génèrent des états des situations de travail pour les individus et les collectifs, à des degrés variables de développement et/ou de nuisances : 

  • –  degrés de dépendance et/ou d’interdépendance des collectifs, et des individus 

  • –  dysfonctionnements, et/ou apprentissages de régulation et d’adaptation 

  • –  antagonismes et/ou synergies entre « partenaires » collectifs ou individuels 

  • –  violences … ou coopérations, solidarités 

  • –  natures et degrés de stress (concept complexe non-univoque et multidimensionnel). 
Les acteurs ont de ces déterminants et de ces états des représentations, des attentes et des appréhensions, individuelles et collectives, qu’ils expriment ou non. Ces états entraînent des conséquences sur les personnes, toujours sur plusieurs plans dont notamment : 

  • –  nature et qualité du développement personnel, de la réalisation de soi, du parcours 
professionnel, ou de leurs atteintes et dégradations 

  • –  créativité, engagement, … évitements, implosions, conflictualités 

  • –  bien-être et mal-être, dans les activités, dont d’abord au travail 

  • –  anxiété, dépression … décompensations 

  • –  somatisations et leurs développements, incidents et accidents 

  • –  qualité de l’ouvrage, des produits de l’activité 

  • –  qualité des relations, au travail, dans la vie intime, sociale … 

  • –  valeur et résultat économique, surcoûts évidents et cachés, productivité
… lesquels transparaissent au travers des indicateurs et des signaux forts et faibles. 
Selon un processus systémique, les états et leurs conséquences impactent en retour les déterminants. 
La santé mentale a aussi un impact sur le « capital social ».
Ce concept (les interactions sociales, les relations, la confiance, etc.) est introduit comme un élément central dans ce contexte. Le capital social renvoie aux institutions, aux relations et aux normes qui en conditionnent la quantité et la qualité. On le conçoit pour les individus, mais on pourrait tout aussi bien le concevoir pour les collectifs. Les interrelations entre capital social et santé mentale ont été récemment mises en évidence, l’existence d’un capital social ayant un effet positif sur la santé.
La santé mentale constitue l’un des principaux fondements de la cohésion sociale et du bien- être dans nos sociétés. Tout ce qui contribue massivement à détériorer la santé mentale de la société affaiblit gravement celle-ci. Toute société évoluée est, et sera, « en santé mentale », lorsque les «cercles vicieux» de dégradation seront mutés en «cercles vertueux» de développement. 
Les programmes d’une prévention organisée sont encore rares ou trop partiels et ponctuels. Beaucoup de personnes, concernées par ces pathologies continuent de ne pouvoir accéder aux traitements existants. Il demeure toujours particulièrement important de mettre en place les connaissances et les moyens pour garantir une détection précoce et un traitement de ces troubles au niveau des services médicaux primaires. Il est également essentiel d’éduquer le grand public sur les questions de type anxiété et de dépression, et l’ensemble des troubles psychosociaux, et d’augmenter l’implication au niveau collectif sur la prévention de ces problèmes.
En conséquence la Commission Européenne considère dorénavant l’état de santé mentale au travail comme une priorité, et elle y porte et centre l’accent sur le stress. 

Sur ce champ des facteurs psychosociaux, il est aussi nécessaire de porter sérieusement attention au développement important des violences. Les violences subies dans les relations de travail avec les usagers, les clients, les assujettis ou « ayants droit », continuent de croître en nombre et en degré de gravité, d’où le lancement récent d’institutions spécialisées et le développement de compétences adaptées (dont les traitements des stress post- traumatiques). Mais il commence à être admis qu’existent aussi des violences internes au sein de l’entreprise, dont la plus récemment identifiée est le harcèlement moral professionnel. Depuis la parution de l’ouvrage en France du Dr. Marie-France Hirigoyen en 1998, traduit dans la plupart des langues européennes et au delà, la prise de conscience et la demande ont explosés. Certes les problématiques de type harcèlement sont étudiées depuis une trentaine d’années, notamment sous la forme collective du mobbing, mais par cet ouvrage de vulgarisation volontaire « chacun est devenu capable d’en parler ». 

La forte émergence du harcèlement moral professionnel est un signe qui ne tient en rien au hasard. S’il y a toujours eu des pratiques de harcèlement, dans la vie privée comme au travail, cette expression forte tient en bonne partie à ce que nos conditions de vie et de travail sont devenues trop souvent et longtemps à la fois si tendues et vides de sens qu’elles multiplient les failles où peuvent s’exprimer cette forme pathologique de destruction d’autrui. Quand ces pratiques ne sont pas encouragées, soit par des « directions » sans sens de la responsabilité sociale, soit par des collectifs devenus muets devant l’inacceptable. Le développement rapide de la forme « extrême » des harcèlements (professionnels et/ou sexuel) témoigne d’un état critique d’une partie de nos systèmes organisationnels et de management, en fort décalage avec certaines évolutions des valeurs au sociétal, et hors de l’état de droit. Les jeunes qui entrent sur le marché du travail ne tolèrent souvent plus cela, sauf à se trouver gravement contraints et en dépendance. Les sorties des contextes facilitant les harcèlements pourraient bien constituer un des modèles de dépassement des désordres psychosociaux, et riches d’enseignements en matière de prévention sur le champ de la santé mentale au travail. 

Comment dépasser les formes pathogènes d’organisation et de management ? 

Il devient possible d’identifier des formes d’organisations et de leur management dont on peut poser l’hypothèse qu’elles sont susceptibles d’être pathogènes, quand d’autres seraient de développement. Plusieurs études épidémiologiques ont déjà donné des résultats significatifs dans plusieurs pays d’Europe, d’autres pourraient être développées. Il n’est que grand temps d’organiser et de suivre en parallèle des cohortes complémentaires notamment centrées sur la vie « en période de travail » et pas seulement en regard des effets du chômage et des statuts précaires; les surcoûts sociétaux devraient pouvoir justifier de tels investissements d’objectivation. Ouvrir une fenêtre vers le dépassement des formes pathogènes, qui enrichisse les démarches de développement des personnes et des collectifs correspond à un enjeu crucial tant pour les entreprises et institutions que pour les individus. Au delà des hypothèses plus classiques à l’étude, quelques exemples, apparemment doux en regard d’autres déterminants apparemment plus agressifs mais en fait destructeurs à terme, indiquent jusqu’où pourraient aller les hypothèses de base : 

  • –  écarts répétés pendant une longue période entre l’identité, les valeurs et les intentions 
corporate affichées d’une entreprise et la réalité dans la durée des décisions. 

  • –  absence et incohérences répétées de management, notamment dans les délégations réelles 
de responsabilité et de moyens. 

  • –  dénis de connaissances constitutives de compétences de métiers utiles et nécessaires à 
l’action adaptée donc efficace, nouvelles formes de taylorisations. 

  • –  évitement répété voire systématique des confrontations entre différents. Cet évitement du 
conflictuel empêche de jouer des négociations de dépassement qui nettoieraient le terrain 
pour permettre la co-construction de nouvelles formes de coopérations.
Il en résulte des inhibitions de la créativité, donc tant des régulations utiles au travail que de l’innovation, au delà des gaspillages de performance globale, donc des pertes et manques à gagner économiques dont plusieurs études (Cooper et Stora, institut ISEOR, …) donnent déjà l’idée. 
Les états de dépendance constituent en l’occurrence une entrée essentielle, les contextes et situations de création et d’entretien d’états de dépendance, leurs natures et paliers d’intensité, leurs nécessités, usages et abus. La non-dépendance étant une utopie, les dépassements résideront dans les conditions de l’interdépendance créatrice. Bien entendu cette entrée ne peut trouver toute sa fécondité que de manière pluridisciplinaire et pluriculturelle. 
En contraste (ou en creux) avec les formes potentiellement pathogènes peuvent se lire une bonne part des conditions de développement des personnes et des structures. En raccourci, ces conditions sont toutes facilitatrices de l’expression des potentiels individuels, démultipliée par les contextes d’engagements collectifs. Malgré la diversité des millions d’individus, au travers des conséquences des pratiques pathogènes ou de développement, certains traits de fond liés au sens se retrouvent inconsciemment partagés (Enriquez, Chanlat, Pauchant, Kaes, Clot …). 
Un autre trait fort tient dans la répétitivité ; en effet le cumul au fil du temps des inadaptations non régulées et des antagonismes non traités crée l’humus du contexte pathogène, alors que leur traitement régulier ouvre des fenêtres au développement. 
D’où des orientations pour la prévention. 
Remonter aux déterminants des situations de travail le plus en amont possible à la conception et améliorer tant les conditions matérielles du travail que ses conditions psychologiques et sociales. Les solutions seront aussi du côté de la formation, de la polyvalence à développer, du soutien aux collectifs de travail pour permettre l’entraide, du dialogue à renouer. 
La prévention amène à travailler à plusieurs niveaux, et avec la nécessité de coopération et de transversalité entre les divers services, professions et statuts internes et externes à l’entreprise. Lorsque les différentes catégories de professionnels et de statuts contribuant à la prévention (médecins du travail et médecins de ville, médecins de consultations spécialisées, préventeurs d’entreprises, spécialistes de branches professionnelles, caisses d’assurances de maladies professionnelles, comités d’hygiène et de sécurité en lien avec les ressources humaines des entreprises, consultants spécialisés …) travailleront ensemble sur ce champ mettant de côte les représentations de chasses gardées et de territoires, la prévention fera un bond en avant. 


D’où l’importance de la complémentarité dynamique entre les « bodies » (les corps professionnels constitués et institutions nécessaires à l’accumulation et l’entretien des connaissances et compétences) et les «networks» (dynamisme de la transversalité, du benchmarking, du partage, des initiatives de développement … 

Enfin, rien n’est définitivement acquis dans la mise en œuvre des démarches de prévention de ces pathologies. En effet, les évolutions permanentes de l’entreprise et de son organisation sont capables de perturber l’équilibre des facteurs de risques et de susciter de nouvelles situations pathogènes. Le développement de capacités de veille et d’anticipation, l’existence de lieux spécifiques d’identification des problèmes et de leur traitement paritaire et coopératif, constituent alors des axes de prévention importants pour construire et continuer une action durable. 

Pour prendre une image, presque une métaphore, tant concrète que symbolique, dans le champ reconnu en maladies professionnelles des TMS, le geste ne se réduit pas à une série de mouvements. Dans son geste, la personne met en action ses capacités de création et elle assure la régulation de la production face à de multiples aléas. Redonner des marges de manœuvre aux salariés devient donc un axe fort de prévention : non seulement par la limitation des contraintes physiques, mais aussi comme moyen de reconnaissance des capacités des personnes au travail. 

La plupart des modèles explicatifs de ces pathologies mettent aussi en évidence une contradiction entre les attentes des salariés et les possibilités réduites, ou perçues comme telles, offertes par l’organisation, une limitation de l’autonomie des personnes au travail en contradiction avec le niveau perçu d’exigences. Ces pathologies pourraient révéler un refus de l’organisation de permettre au salarié de mettre en œuvre toutes ses capacités créatrices, dans le geste et la pensée. Elles font apparaître que la santé des personnes au travail se construit simultanément sur plusieurs dimensions. Et en particulier, la dimension subjective de l’engagement au travail. 

Mais à la condition que cet investissement, actuellement fortement sollicité sans contrepartie et dans le drame de la perte du sens, ne se traduise pas par une instrumentalisation au bénéfice de rentabilités financières court terme aveugles. 

À noter aussi qu’ il est réaliste de considérer la façon dont la société de l’information, qui a englobée la société industrielle, a transformé le travail, et continue de le transformer : 

 abstraction,
 interactivité,
 abondance de données de plus en plus complexe,
 gestion du temps de plus en plus complexe,
 logique contractuelle qui remplace la logique de l’honneur,  qualité tendue,
 travail de réseaux, 

… où fatigue mentale, fatigue physique, stress, et plaisir sont souvent combinés. Il n’est pas sérieux de « rêver » revenir en arrière. 

Dans les dernières années du XX ème siècle et dans de trop nombreux contextes, nous avons dépassé ou sommes en train de dépasser les limites du déstructurant, du supportable. Bien entendu nous pouvons trouver bien pire sur cette planète, par exemple toujours le travail des enfants, mais nous sommes en Europe, et le pire de ce qui existe n’est pas une raison pour faire marche arrière alors que l’exemplarité de ceux qui sont en avance doit tirer les autres. Or ici en Europe trop souvent tous les clignotants sont en train de passer au rouge. Il n’est que temps de passer à des politiques de « promotion » plus volontaires de la santé mentale au travail, comme l’avait clairement exprimé à la Commission Européenne à Bruxelles la Ministre de la Santé belge fin 2001 . C’est dans l’esprit de la déclaration de la Commission Européenne en 2002 à Barcelone. 

QUOI FAIRE … ? ? 

Le modèle clé, l’enjeu clé, tient dans la combinaison dynamique de deux démarches simultanées et complémentaires : 

 l’un de réduction des nuisances, par paliers. En France la mise en place actuelle dans les entreprises du « document unique » d’identification des risques physiques et psychiques constitue un exemple d’avancée significative, un palier important. 

 l’autre de développement, par paliers, du bien-être psychosocial au travail. 

Ainsi de la lutte contre les accidents du travail, où il est nécessaire simultanément d’œuvrer dans les deux directions, et d’aller loin dans l’analyse et l’action en regard des causes conscientes et inconscientes des accidents. 

Comme pour les accidents, plus généralement les activités qui favorisent la santé mentale sont aussi celles qui préviennent la maladie mentale.
Parmi les mots clés pour la promotion de la santé mentale aussi bien que de la santé en général on trouvera : 

  •   les conduites participatives effectives (et non manipulées) soit dans une logique dy type O.D. « développement des organisations » (Argyris and co …), 

  •   les démarches d’enrichissement qui soient du développement effectif des potentialités des individus, qui entraînent l’entreprise et non accroissent les charges mentales (champ du cognitif) et psychiques (champ de l’émotionnel) sans nouvelles régulations, 

  •   les coopérations transversales dans le sens du « minimax » (minimum des maximum ou développement proactif) et non du « maximin » (maximum des minimum ou frilosité médiane). 
À travers la question des «marges de manœuvre» pour les personnes et leurs collectifs, c’est aussi la valeur économique du travail qui est en jeu et qui exige alors des conditions favorables à la mobilisation physique et subjective des personnes.
Cette mobilisation apparaît nécessaire et est demandée aujourd’hui fortement dans les théories du management et les orientations des entreprises. On développe dans les écoles de management, les séminaires de courants d’ailleurs diverses des enseignements sur l’intelligence émotionnelle. En fait ce développement devrait intervenir, et au delà un cursus de base sur l’ensemble de ces questions, dans toutes les écoles. 
Ce mouvement devrait favoriser les conditions d’épanouissement de l’individu et des petits collectifs, de créativité, générant un état de tension accompagné de plaisir.
Or trop souvent il se traduit en fait par des exigences de dépassement par les individus de leurs limites sans marges de manœuvre de régulation ni moyens adaptés, des contrôles quantité et qualité en contradiction violente avec l’esprit des discours d’objectifs de management annoncés, voire des management de harcèlement, une ingérence dans la vie privée inconnue depuis longtemps, d’où ces états de stress «dit négatif» et les déstructurations de santé mentale constatés ces dernières années avec l’intensité que l’on sait. 


Considérons maintenant pourquoi et comment le double modèle « réduction des nuisances / développement du bien-être psychosocial », s’applique en regard de deux dysfonctionnements lourds dans le champ de la santé mentale au travail : 

  •   celui du stress car le plus important en terme de populations concernées dans leur santé et en terme d’impacts économiques tant pour les entreprises qu’au sociétal. 

  •   celui du harcèlement moral professionnel car forme extrême tant dans la destruction mentale (et physique par somatisations) des personnes qu’en tant que mode immoral et gravement dégradé de management. 
Prévenir, réduire, réguler l’état de stress 
Le stress n’est pas uniquement le fait de problèmes personnels en décalage avec les conditions environnementales de travail, mais résulte de l’interaction de déficits techniques, organisationnels et de management, de demandes ou prescriptions inadaptées ou trop élevées des situations de travail (y compris en regard des contextes hors travail), avec les caractéristiques spécifiques des personnes impliquées. 
D’une manière générale l’engagement et la façon de combattre le stress dépendent de la culture de l’entreprise, des cultures des métiers concernés, et des procédures de décision du management. 
Tout va dépendre de la philosophie du management, de «comment on considère la personne ». La personne est-elle considérée comme « objet » ou comme « sujet », ce qui reporte à l’entrée évoquée plus haut de la dépendance ? La pratique du pouvoir au sein de l’organisation correspond-elle de fait à une mise en dépendance d’autrui, ou vise t’elle en même temps que la performance le développement d’autrui ? La communication interne, et donc les politiques qu’elle exprime, masque t’elle ou clarifie t’elle les repères qui permettent de décider, gérer, réguler, exécuter, négocier … en confiance ? 
Sinon on se trouve dans une logique considérant les personnes comme objets, considérant comme plus efficace d’entretenir leur dépendance, dont les repères réels sont méconnus et conçus par d’autres acteurs, en quelque sorte de type taylorien … logique où n’existe que le travail et non la personne « sujet » (au sens psychosociologique du terme). 
En fonction de cet état de la philosophie du management de l’entreprise, on comprendra qu’il est nécessaire préalablement à toute action de mettre en évidence jusqu’où les membres de l’entreprise sont susceptibles de participer (à condition encore une fois que la participation soit effective et non factice et manipulatoire), dont dans quel « état » et avec quelles capacitéset compétences pour ce faire. Dans l’idéal, tant au plan individuel de la personne sujet qu’au plan collectif du développement organisationnel participatif, la stratégie et le plan d’action devraient être dressé avec la participation des personnels. 

Il sera nécessaire aussi de « reconnaître » le stress comme tel, l’exprimer clairement en politique de ressources humaines et en communication corporate, en soi ou dans le cadre plus vaste des politiques de conditions de travail, d’organisation et de management. En effet il existe de nombreuses raisons pour ne pas en faire état : habitudes, culture de l’entreprise, faiblesse de la communication, culture défensive de métiers, isolement, insécurité au travail …. Même si on tombe d’accord pour considérer que le stress, dont on identifie depuis les années 30 les symptômes chez l’individu, reste en fait encore aujourd’hui un concept flou et complexe, et qu’il y a encore besoin à sa compréhension tant théorique qu’opératoire de le travailler, ce préalable reste en l’état utile et nécessaire. 

L’exemple récent et actuel des centres d’appel, relativement nouveau dans l’ère des services et « apparemment » hors de l’ère industrielle, qui correspondent en fait pour la plupart à une caricature de la logique taylorienne, est trop souvent cruel … avec la totalité des manifestations du stress versus pathogène, où l’usure rapide de l’organisme est liée à l’impuissance tant des individus que des petits collectifs. 

En fonction de la culture de l’entreprise, ou de l’unité de management pertinente, et souvent dans le cadre contextuel d’un secteur ou d’un type d’activité donné, la prévention et la lutte contre le stress passera par des combinaisons de mesures conjointes, ciblées et continues, notamment sur les champs suivants : 

  •   la conception des process, de l’équipement de travail et des lieux de travail. 

  •   un travail mieux en rapport avec les qualifications et des apprentissages et parcours 
adéquats. 

  •   des changements d’activité qui évitent tant la monotonie que les charges excessives. 

  •   une perspective dans le temps qui permette des évolutions, notamment vers toujours 
plus d’autonomie de développement (et non d’auto-exploitation). 

  •   le renforcement des capacités individuelles permettant de faire face sur les différents 
registres utiles. 
Plusieurs orientations des mesures à prendre concernent l’organisation du travail et le management des compétences : 

  •   s’assurer que les tâches et les qualifications correspondent de telle sorte à ce que le travail soit une opportunité de challenge et non une demande trop basse ou trop élevée. D’où des démarches d’éducation, de formation et d’apprentissage adaptées. 

  •   organiser une prescription de ce qu’il y a à produire suffisamment claire, en cohérence entre l’information reçue et les exigences de l’organisation. 

  •   programmer le travail afin d’éviter les fortes pression en fin de périodes de travail. 

  •   éviter la monotonie. 

  •   développer l’autonomie. Solliciter la connaissance, les capacités et compétences. La 
conception du travail devrait prévoir un contenu intéressant susceptible de contribuer au développement des personnes. Ainsi des tâches exigeantes doivent s’accompagner d’une liberté d’action et de décision susceptible de compenser l’émergence possible de stress. 

  •   prévoir des retours individuels d’information permettant à chacun d’identifier ses forces et faiblesses et d’optimiser ses performances. 

    1.  assurer un style de management où les personnes sont respectées en tant que « sujets ». 

Quatre principes de prévention sont spécifiques en regard du stress, Il est indispensable qu’ils impliquent fortement la Direction de l’entreprise : 

  •   principe d’intégration = les mesures de prévention du stress doivent affecter toutes les décisions prises au sein de l’entreprise. 

  •   principe d’organisation = la prévention ne doit pas être une réparation, mais doit influencer l’organisation et la planification de manière à anticiper sur les évènements. 

  •   principe de coopération = la prévention du stress n’est pas uniquement l’affaire de quelques experts, mais aussi celle des cadres, des conseils d’entreprise et du personnel. La coopération nécessite la mise en place de structures de coopération. 

  •   principe de participation = engagement et implication des personnes concernées ; les personnes qui sont interrogées, qui participent aux activités, qui s’engagent, doivent s’identifier au projet. 
En prenant pour cible idéale la prévention « zéro risques », les mesures ciblées visent à éliminer ou minimiser les causes, soit autant que possibles les « stresseurs », sans mettre en cause une dynamique de challenge équilibrée. 
Gestion du stress en situation 
Bien entendu il y a lieu lors d’évènements de manifestation d’états de stress, notamment en cas d’urgence, de minimiser le plus rapidement possible les réactions causées par le stress en puisant selon les cas dans toute une panoplie de moyens, par exemple : 

  •   d’abord prendre le temps de faire une analyse même sommaire de la situation 

  •   créer des moments de détente, de recul qui permette aux acteurs de prioriser et 
desserrer les contraintes, voire aménager des lieux et pratiques de relaxation 

  •   rechercher et mettre en place au moins un et autant que possible des soutiens. 

  •   procéder à une éventuelle réévaluation « objectivée » et « juste » des demandes et 
revendications 

  •   marquer une attention à la gestion appropriée des tensions et des conflits 

  •   faciliter la résolution des conflits avec les collègues, les supérieurs, la vie au travail, etc … 
Ce type de mesures en cas d’urgence n’est pas contradictoire quelle qu’en soit l’issue avec le traitement ultérieur sur le fond des causes, visant les démarches de prévention. Il ouvre au contraire la voie à la conscience de l’utilité de la prévention. 
Réagir en situation ne suffit pas. Il est nécessaire de mettre en œuvre ce qui peut permettre de faire disparaître les effets du stress après les évènements, pour éviter qu’il ne s’installe. Pour l’organisation on s’inspirera des orientations évoquées plus haut, mais cela ne suffit pas car au niveau des individus il est recommandé de conseiller et si cela a du sens de faciliter et encourager : 

  •   la pratique de sports hors compétition (si un seul sport la marche dans la nature est le plus recommandé, mais les chinois en ville pratiquent le Taï Chi Chuan dans les parcs) 

  •   de l’activité physique sur un autre plan que le sport, qui fasse sens pour l’intéressé 

  •   de la détente ciblée, selon une pratique motivante et suivie 

  •   des contacts sociaux 

  •   éventuellement une démarche à orientation psychothérapeutique 

  •   une hygiène alimentaire 


 une vie sexuelle satisfaisante 

 le suivi médical
Ce sont autant de pratiques de restauration et d’hygiène de vie qui aident l’individu à rester digne et ne pas entrer en dépendance injustifiée, quel que soit le contexte. 

Il faut savoir que, sauf exception, dans l’entreprise les moments de détente et de convivialité semblent actuellement de moins en moins acceptés, et que l’on ne tient que peu compte des biorythmes individuels. Les quelques entreprises qui ont compris à quel point leur performance globale est liée à une rupture de management en regard de la tendance du modèle unique dominant restent encore des pionnières. Certaines font cependant partie des cas sélectionnés en appui du rapport objet du Livre Vert de la CE présenté en 1998 à Glasgow « Partnership for a new Organisation of Work » ! 

L’approche ne sera pas la même selon qu’il s’agit de stress passager ou de stress permanent et chronique. Au niveau collectif, l’apparition quasi simultanée de plusieurs stress passagers peut rendre attentif à rechercher les éléments de contextes, plutôt que de « botter en touche » et pratiquer la « politique de l’autruche ». Sinon le collectif court peut être le risque de dériver vers du stress permanent. Cette identification peut être le fait de divers acteurs : encadrement, membres des Comités d’Hygiène de Sécurité et de Conditions de Travail quand ils sont sensibilisés sur cette mission, fonction personnel, médecine du travail, services d’infirmerie …

En cas de stress permanent, il est utile de pouvoir travailler dans le cadre d’une équipe globale d’analyse du stress, la plus pluridisciplinaire possible, … sachant à quel point il est difficile d’œuvrer en pluridisciplinaire, et que cette posture nécessite un apprentissage.
Des précautions déontologiques doivent être prises, pour ne pas mettre des personnes en danger (discrétion). Il n’est pas évident qu’un diagnostic sur le stress puisse être effectué partout sans risque. Il peut être possible d’apprécier ce risque avec le médecin du travail, à condition de tester en préalable le propre positionnement de neutralité déontologique de celui- ci. 

Si la saisie de données est possible, se posent les questions de la communication du diagnostic aux individus, ainsi que du secret médical. Cette question se pose non seulement en termes de discrétion, mais aussi de la capacité des personnes à recevoir l’information, à se l’approprier. 

Une des pratiques pour une étude collective approfondie réside dans le questionnaire détaillé et anonyme adressé à une population, à condition que les saisies soient suffisamment identifiables pour valider ensuite des recommandations pertinentes en matière d’organisation, de processus de décision, de conseil globaux mais ciblés d’hygiène de vie et de travail individuel. 

Plusieurs entreprises françaises ont mis au point récemment des questionnaires moins détaillés, que les employés sont libres de renseigner. Si les réponses indiquent un état de stress, ou de troubles psychiques comme la dépression, l’angoisse …, le médecin du travail est sensibilisé à prendre le temps d’un diagnostic spécifique, en même temps que divers services d’aide sont mis à disposition avec les conditions de discrétion adéquates. Les réponses traitées anonymement et statistiquement sont utilisées par l’entreprise pour identifier les contextes à risque. Il est possible d’organiser, si les effectifs sont suffisants, une cohorte de type épidémiologique de suivi. 

L’analyse du travail de situations types ou déjà ciblées avec assez de précision, dans les contextes identifiés, contribuera au diagnostic des causes et/ou du processus, selon les cas, pour l’entrée organisation et conditions du travail. Selon les cas, la dimension management pourra aussi être abordée. Il sera souvent pertinent de la compléter par un regard sur les procédures de gestion et de décision, ainsi que par une lecture critique des paramètres de performance. 

Une autre pratique, au premier regard plus discrète, lorsqu’une zone ou contexte à risque a été identifié, consistera à entrer directement au plan de la prévention globale en engageant une politique volontaire d’amélioration des conditions de travail, ce qui revient à travailler la culture de l’entreprise. Le pari est alors que la démarche de changement entraînera le traitement d’un nombre de stresseurs suffisant pour faire basculer la dynamique générant l’état de stress. Cependant, les facteurs environnementaux extérieurs à l’entreprise risquent de ne pas être abordables, ainsi que certains facteurs de gestion. Il est possible aussi qu’il y ait peu de marges de manœuvre en matière de conception des situations de travail. 

Les paramètres individuels certes pourront réagir à un nouveau contexte et climat collectif, mais devront faire l’objet de démarches spécifiques complémentaires. 

Prévenir le harcèlement professionnel 

En deux mots : un management sain,
… et tout finalement tient à cela pour ce qui concerne les harcèlements, professionnels comme sexuels, au sein de l’entreprise. En effet les actes de harcèlement, quelle qu’en soit la forme, ne peuvent être agis par des individus (qui portent certains types de structure de personnalité) que si l’organisation du travail et le management de l’institution concernée s’y prêtent, laissent des failles ouvertes. 

Un acte de harcèlement correspond toujours à un ensemble de détournements : 

  •   détournement du lien de subordination : incivilité à caractère vexatoire, refus de dialoguer, remarques insidieuse ou injurieuses, dénigrement et volonté de ridiculiser 
… 

  •   détournement des règles disciplinaires : sanctions injustifiées basées sur des faits 
inexistants ou véniels… 

  •   détournement du pouvoir de direction : ne pas donner de travail, donner des objectifs 
irréalisables, donner du travail inutile, isoler … 

  •   détournement du pouvoir d’organisation : modifier arbitrairement les conditions de 
travail ou les conditions essentielles du contrat …
Tout détournement de ce type correspond à une « perversité », au sens technique (analytique et non moral) de ce mot. 
À ces détournements s’ajoutent : 

  •   les incohérences de management, les écarts d’identité, de mission 

  •   l’attitude corporate consistant à ne pas considérer la santé à sa juste place. Considérer 
que la santé, dont psychique, au travail et hors travail est prioritaire sur la performance (regard éthique), et au cœur de la performance (au regard éthique s’ajoute le regard économique). 

  •   entretenir le flou dans les non-dits, éviter de les aborder, et se faisant laisser se développer tous les possibles 


 disperser, diviser, ne pas appliquer des règles claires
 ne pas assumer franchement et « professionnellement » les conflits
 des tensions sur le temps
 la perversité plus agressive, consciente ou non, des injonctions paradoxales. 

Ces diverses formes de « perversité » (toujours au sens technique du terme) sont en quelque sorte, au plan des collectifs, parentes avec les structures « perverses » de la personnalité chez les individus qui agissent du harcèlement, consciemment ou inconsciemment. 

Aussi un management sain se veut, ayant pris connaissance de cet état de fait, volontairement s’améliorer en vue de refuser et éviter ces modes de fonctionnement. 

Il s’en déclinera sur l’ensemble des déterminants de management ci-dessus, une démarche consciente et volontaire tant de prévention que d’action correctrice : 

  •   de prévention par la sensibilisation, la formation de l’encadrement et des représentants du personnel. 

  •   d’action correctrice par la mise en œuvre, au sein de la fonction Ressources Humaines, d’une cellule (à haut niveau de statut et de poids moral) d’intervention et d’appui, travaillant en synergie avec la médecine du travail. 
Tant en prévention qu’en curatif, une communication interne spécifique sensibilisera l’ensemble des personnels aux choix éthiques et pratiques mis en œuvre ainsi qu’à la valorisation des résultats des actions curatives. 
Les actes de harcèlement doivent devenir perçus par quiconque, quelque soit sa position et sa structure de personnalité (qui ne regarde que lui et ses thérapeutes éventuels) comme hors des valeurs et des pratiques de la « Maison », soit tant au plan du droit qu’au plan sociologique « hors la loi » et « impossibles ». 

  • NON- CONCLUSION À CETTE CONTRIBUTION 
    1. Nous ne sommes qu’à l’ébauche de l’ouvrage, 
Cette contribution développée dans un cadre européen, en juin 2003, continuait par un état des démarches engagées en France par les diverses institutions publiques, scientifiques, syndicales ouvrières et patronales. Six ans après, mi 2009, les démarches évoquées en 2003 ne sont plus de la même actualité. Si les connaissances en la matière sont entre-temps complétées, les problématiques présentées dans cette première partie de contribution demeurent globalement trop souvent pertinentes. 

Promotion de la Santé Mentale au Travail – IUHPE – Perugia 18 – 21 Juin 2003


Michel Vallée – ENWHP (The European Network for Workplace Health Promotion) 

Quelques « basiques » du STRESS

Pour reprendre les propos d’une enquête de « Entreprise & Carrières », « comment échapper au stress, lorsqu’il touche plus de 40 millions de personnes au travail dans l’UE (3ème enquête européenne conditions de travail de la Fondation Européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail réalisée en 2000) et représente un préjudice de plus de 20 milliards d’euros par an en frais de santé et perte de temps de travail et de productivité!

Le stress est déclaré « cause européenne », et a été considéré dans la stratégie communautaire de santé et de sécurité au travail 2002/2006 comme au cœur des dysfonctionnements de la vie au sein de nos organisations, liés à la vie hors travail.

Il existe de nombreuses définitions du stress. Le concept de stress apparaît pour la première fois avec les premiers travaux du tchèque Hans Selye publiés en 1936 dans Nature. Il est alors décrit comme un « syndrome général d’adaptation » présentant toute une symtomatologie commune « sans signes traduisant des réactions spécifiques de l’organisme à une maladie donnée », amenant ainsi la médecine d’alors à accepter une réaction non spécifique pour comprendre la maladie dans son ensemble, et sortant des schémas de causalité linéaire.

Le mot stress viendrait du moyen anglais stress (souffrance, détresse), de vieux français estresse (étroitesse), du latin vulgaire strictia lui-même du latin strictus (serré, étroit), participe passé de stringere (resserrer, tendre).

Selon le manuel d’orientation sur le stress lié au travail « Piment de la vie … ou coup fatal ? » de la Direction générale de l’emploi et des affaires sociales de la Commission européenne (1999), le stress est décrit comme un état réactionnel d’ « homme des cavernes » qui se produit en réponse à l’exposition à des facteurs de stress, et qui prépare l’organisme à la lutte ou à la fuite. L’individu « appuie sur le champignon » ou « met les gaz ». Aussi, selon ce manuel, cette réaction était la bonne lorsque l’homme des cavernes se trouvait face à un danger mortel immédiat, ce n’est plus le cas aujourd’hui lorsque des travailleurs s’efforcent de s’adapter au travail posté tournant, à des tâches extrêmement monotones et fragmentaires ou à des clients menaçants ou trop exigeants.

On verra plus loin que d’une part cette définition est partielle, d’autres part il est encore aujourd’hui certains contextes où ces réactions restent les bonnes.

Cette note a pour objet de mettre à plat quelques bases en matière de stress, bien entendu sans prétention d’exhaustivité, aussi il est nécessaire pour comprendre de quoi il s’agit de tenir compte des enseignements des dernières années venant des diverses pratiques et disciplines.

Parmi celles-ci, les neurosciences ont sensiblement modifiées la donne. Ce serait une attitude scientifique que d’en tenir compte dans toutes les autres disciplines qui vont s’en décliner, … jusqu’à l’organisation du travail et la gestion.

En l’état des connaissances, le stress est constitué d’un ensemble de mécanismes de réactions que les humains partagent avec tous les mammifères. Pour simplifier, ces mécanismes empruntent deux types de circuits, des courts et des longs (relativement longs). Nous sommes en permanence, et simultanément, « gérés » selon ces deux circuits.

Les circuits courts se déclenchent sans que nous en ayons clairement conscience, car ils sont gérés en millisecondes par le SNC (système nerveux central) et les systèmes sympathiques. La perception du danger se situe au niveau infra-conscient, le corps ayant conscience que quelque chose se passe. Au niveau du cerveau la régulation, opérée dans la zone de l’amygdale, dont la réaction est mémorisée par l’hippocampe, enclenche la fonction glycogénique du foie, d’où les glucides nécessaires aux deux comportements évoqués plus haut, la lutte ou la fuite.

Les circuits longs passent, après un relais par l’hypothalamus, par le contexte préfrontal, qui permet, avant de réagir, de penser d’abord à la situation, par l’appareil à « penser les pensées ». Ce second circuit permet, avec la répétitivité des expériences, d’ « apprendre » d’autres réactions que celles du premier circuit. C’est ce qui se passe dans tous les métiers.

Ce second circuit peut donc pondérer le premier. Mais en réalité, compte tenu de l’état de développement de l’humain, les deux circuits continuent de fonctionner simultanément et se complètent, les premiers précédant toujours les seconds avec un temps, même infime, de décalage.

Ce double état de mobilisation constitue la base des phénomènes de stress. Il y a une très forte émotion, plus ou moins bien maîtrisée. Le phénomène est individuel, différent selon les constitutions. Cependant les apprentissages pour le maîtriser peuvent être, partiellement, collectifs.

Dans le meilleur des cas les personnes entraînées peuvent « réagir » en fonction de leurs apprentissages, mais pas tout un chacun. Pour les personnes non entraînées, le SNC est d’abord comme « sidéré » par la situation. Le fonctionnement de « pensée des pensées », même s’il suit assez rapidement, n’est pleinement efficace dans sa fonction que sous 24 à 48 heures, et en tout cas avec une nuit de sommeil. On verra que le sommeil importe tant dans le diagnostic que dans les traitements du stress. Il permet aussi avec les rêves la fonction symbolique et vitale d’intégration entre conscient et inconscient. La réduction de la fonction rêve entraîne de graves troubles psychiques, et son absence est mortelle.

Si la personne est en état de faiblesse, ou déstabilisée, ou se trouve surprise dans un état de décompensation psychique, alors les premiers circuits peuvent l’emporter sur les seconds circuits. Dans certains contextes professionnels, tels le déminage, un sur-apprentissage est destiné à permettre un sur-contrôle de l’émotion. Des études menées par une équipe du Professeur Cary L. Cooper ont mis en évidence que les démineurs derrière leur attitude de concentration calme ont peur avec une forte intensité émotive mais sont amenés à une maîtrise « exceptionnelle » ; ils n’échappent par pour autant à l’angoisse ou la terreur liée au micro-temps de décalage, et son impact sur leur organisme, mais « sont entraînés ».

Ajoutons qu’en regard de « tout ce qui s’est passé » dans un événement de stress. :

  • –  d’une part la conscience ne se surcharge pas au delà d’un certain seuil variable selon lessujets, et le mental procède à une mémorisation
  • –  d’autre part ce que l’inconscient connaît comme non supportable (à ce moment ou cettepériode) par l’individu est refoulé, ce qui constitue une défense de l’individu, dans sonétat du moment.
    En regard des évènements et contextes nouveaux l’inconscient met cependant toujours un certain temps à réagir et adapter ses configurations. Par contre ensuite, une fois intégré, le processus défensif fera que toute évocation, même minime, entraînera un mécanisme de défense immédiat, … même si celui-ci peut devenir, au fil du temps inefficace voire nuisible.

En psychosomatique il ressort actuellement que trois sous-systèmes composent l’appareil mental et psychique :
– émotions
– comportements

– pensée
… lesquels s’ils fonctionnent simultanément peuvent être déconnectés entre eux. Les trois vont jouer dans la fonction des décharges.

La décharge dans les comportements, issue de l’émotion face à une situation, crée une tension d’où un accroissement de l’excitation sensorielle et motrice, une sorte de « surchauffe » de tous les circuits. Celle-ci crée de la souffrance tant au niveau du SNC que des systèmes sympathiques et parasympathiques, d’où des conséquences en chaîne dans l’organisme et jusqu’à la structure de la personnalité, conséquences de développement ou de régression- protection voire destructrices.

Il y a nécessité de décharger la surcharge, ce que chacun de nous agit selon son expérience personnelle. La plupart se déchargent dans les comportements (claquer la porte, crier…), avant que l’appareil à « penser les pensées » se mette en marche.
D’où dans tous les cas il est utile d’en parler, de verbaliser, d’aider les personnes stressées à « penser » la situation, pour pouvoir arrêter ou pondérer , dans les cas traumatiques, les processus se déclinant dans l’organisme et la personnalité. Actuellement l’arrêt du processus est dans notre société généralement mis en œuvre par :

– la chimie des médicaments
– les psychothérapies (même si elles ne portent pas ce nom) comportementales et/ou cognitives.
Cependant, même avec un travail de décharge, voire si nécessaire un travail de deuil, le corps garde tout en mémoire. Les thérapies psycho-corporelles, qui apparaissent de plus en plus appropriées, sont heureusement en voie de développement. Toutes ces thérapies sont indispensables, sauf qu’elles s’appliquent aux effets et à une partie de la dimension individuelle des causes. Il importe de rechercher l’action préventive sur l’ensemble des causes, et plus généralement la promotion des conditions de vie et de travail adéquates.

En 1997, la Direction Générale V de l’UE définissait le stress comme une réaction émotionnelle et psychophysiologique à des aspects du travail, un environnement du travail et une organisation du travail défavorables et contraires. Le stress est un état caractérisé par un niveau d’activité et de contraintes élevé, lequel génère souvent le sentiment de ne pas être capable de gérer la situation.

Ce dernier trait, ne pas gérer la situation, est en effet caractéristique du stress. Le sentiment de contrôler (« locus of control » selon Cooper) la situation est, dans notre culture, une des dimensions importantes dans l’état de bien-être individuel. Dans les problèmes de locus of control on a le sentiment de ne pas être dans la capacité de contrôler ou sans pouvoir sur les contraintes. Cette réalité est subjective, relève de la perception (et de son apprentissage culturel), et peut être à l’origine du stress organisationnel. La situation peut être perçue comme subjectivement non contrôlée alors que le lieu de contrôle est en fait à l’extérieur du sujet. Cette perception peut se manifester aussi dans toutes les situations conflictuelles, de violences, de harcèlement.

Ce trait culturel important est fortement lié au « noyau narcissique » de la personne, lieu du contrôle interne. Il est possible de toucher là à quel point l’essence de l’individuel et l’essence du collectif sont étroitement liées. La psychanalyse nous a appris qu’à ce niveau sont en jeu tous les mécanismes psychiques liés à la mise en place de l’apprentissage du contrôle sphinctérien, et à partir de cet apprentissage de celui de l’autonomie de l’être humain. Quelque soit le contexte collectif, il est bien reconnu que chacun va réagir différemment à un même contexte, et que tout dépend de l’histoire individuelle, de l’histoire qui a permis de passer de contrôle physiologique à mental.

Ainsi chacun est plus ou moins dans la capacité de se défendre, selon le degré de mise en place chez lui du noyau narcissique, face aux situations de stress vécues au sein de l’organisation.

Au regard des témoignages et de la confrontation du travail clinique de nombreux praticiens de nos sociétés occidentales dites industrialisées, il est même possible de constater que la structuration mentale baisse globalement, en moyenne, de niveau de résistance. L’appareil psychique dépendant en bonne part (sans négliger pour autant l’inné spécifique de chacun) de l’éducation parentale et des cultures de sociétés rencontrées, les populations apparaissent fragilisées, de nombreux individus sont devenus incapables de se défendre, et de plus en plus vulnérables aux situations de stress.

Cet état peut être partiellement compensé par l’entraînement, individuel et collectif. Si apparaissent utiles des restructurations individuelles de fond cela peut impliquer un travail de psychothérapie analytique éventuel, complémentaire à l’action sur le comportemental, le cognitif, et le corporel.

Ainsi donc dans les états de stress des structures de personnes sont en intéraction avec des événements, dans des contextes organisationnels collectifs.

La définition de la DGV est non satisfaisante d’un point de vue scientifique. En effet le stress en soi n’est ni négatif ni positif, c’est un « état », état vécu par l’individu, et dans certains contextes par le collectif. Cet état est caractérisé par des degrés élevés d’éveil et de souffrance et/ou, selon les écoles, de plaisir. C’est un état de mobilisation de tonus multifactoriel. Par contre, si dans certains contextes l’état de stress peut contribuer à l’initiative voire même la créativité, la tension répétée et persistante sur une conjugaison toujours individuellement spécifique de déterminants devient, au delà de plusieurs paliers de tentatives de régulation, pathogène.

À ce niveau est impliquée la façon dont a été mise en place le « noyau masochique » de chaque individu. La forme de développement liée au contexte peut en effet être ambiguë dans la mesure où, dans la souffrance, existe le plaisir du déplaisir. Le plaisir dans la souffrance constitue un point important, central, de la fragilité humaine, puisqu’il conduit, induit, à ne pas se défendre. C’est une partie de ce qui se passe dans tous les cas de harcèlement et pour les personnes violentées. C’est ce qu’exploitent, souvent par « habitude d’essais et erreurs» et sans vraiment en comprendre le processus, tous les manipulateurs du pouvoir. Il serait temps d’oser objectiver et considérer les processus de type noyau masochiste si on veut parler sérieusement des effets du stress, … ainsi que des contextes de violences. Pour une personne, le noyau masochiste insuffisamment construit (ce qui est le cas de la majorité) constitue un état pathologique qui ne permet pas de déclencher les mécanismes de défense mentaux. Les gens, là encore, sont démunis, avec généralement un court-circuitage des mécanismes de la volonté, moyennant quoi ils se trouvent en danger de somatisation (bien entendu inconsciemment).

En contraste il est possible de dire que quiconque a confiance en soi et sait assumer le conflictuel peut vivre, en situation, l’appréhension ou le tract mais limite considérablement les réactions des deux circuits du stress. Cette confiance en soi peut être liée chez certains à des réserves potentielles de résilience, susceptibles d’être « éveillées » et devenir opératoires lors d’épreuves de la vie, puis de se renforcer au travers de ces expériences.

Globalement la vie est dépendante d’un certain niveau d’excitation sensorielle, et un certain niveau de stress est nécessaire à la vie. Ainsi, dans les entreprises, la « gestion par le stress » peut être criminelle (eu égard aux conséquences possibles) tout autant que nécessaire au développement. La question est : quelle nature et niveau de stress sont compatibles avec la vie ?

Cependant, si certaines entreprises intègrent dans leur culture de management l’entretien systématique d’une tension de stress et le valorisent, si d’autres (peu nombreuses) sont attentives à suivre le phénomène et le gérer sans a priori sur le « positif » ou « négatif », la plupart des acteurs le connaissent et comprennent sous son aspect pathogène.

Le slogan de l’Agence de Bilbao en 2002 est significatif : « Travailler sans stress », ce qui scientifiquement est une abération car cela voudrait dire « être inerte » … mais ce slogan s’adapte à la lecture de la majorité, et a l’avantage de viser le vrai objectif, simultanément utopique et cible, de la prévention, à savoir « pas de risque ».

Cary Cooper lui-même, un des premiers experts internationaux reconnu en matière de stress, en accord avec cette réalité, oriente cependant les générations successives de questionnaire d’audit dont il a piloté la conception depuis 1976 en explicitant que le stress professionnel « est considéré », en général, comme une réaction à des situations et à des circonstances qui imposent des exigences particulières à un individu et dont le résultat est négatif !

Ayant compris les mécanismes du stress et ses conséquences,

à l’origine du stress (donc versus pathogène) on trouve une inadéquation entre l’homme et ses diverses activités, et d’abord son travail, des conflits entre ses rôles au travail et en dehors du travail, et le fait qu’il ne possède pas un degré « normal » de maîtrise de son travail et de sa vie.

Donc la gestion comme la prévention s’appliqueront à travailler à la conception et au retournement « positif » des facteurs, des déterminants d’inadéquation, … et à en assurer la promotion durable au fil de l’évolution des connaissances.
Gestion et prévention devraient elle-même être conçues en fonction de ces acquis.

Le stress au travail peut ainsi être dû à la conjonction de plusieurs facteurs parmi une multitude de facteurs potentiels possibles, lesquels combinés peuvent constituer des situations de risques en regard de la santé mentale. Parmi ceux-ci on trouvera couramment :

  • –  charge de travail excessive ou insuffisante
  • –  sollicitation constante de l’attention, ou sous-sollicitation
  • –  temps insuffisant pour achever le travail à son entière satisfaction et à celle des autres
  • –  introduction de nouvelles méthodes de travail ou de nouvelles technologies
  • –  absence de description de poste précise ou de chaîne de commandement
  • –  pas de reconnaissance ni de récompense pour un travail bien fait
  • –  pas de possibilité d’exprimer des doléances
  • –  climat de tension sociale permanent
  • –  nombreuses responsabilités, et peu d’autorité ou de pouvoir décisionnel
  • –  supérieurs, collègues ou subordonnés peu coopératifs ou n’apportant pas ou peu de soutien. Problèmes avec les uns ou les autres.
  • –  insuffisante maîtrise ou fierté du produit fini de son travail
  • –  insécurité de l’emploi, poste non permanent, ou incertitudes sur les perspectives
  • –  exposition aux préjugés concernant l’âge, le sexe, la race, l’ethnie ou la religion
  • –  exposition à la violence, aux menaces et aux brimades
  • –  conditions de travail physiques désagréables ou dangereuses
  • –  peu de possibilité d’exploiter efficacement ses aptitudes ou ses dons personnels
  • –  décalage entre la nature des erreurs et l’ampleur de leurs conséquences
  • –  doublage entre un « fardeau » au travail et un autre « à la maison »
  • –  cumul des tensions internes à l’entreprise avec des conflits travail/famille, ainsi quand lavie de travail interfère avec les relations aux partenaires, enfants, autres collectifs danslesquels l’individu est impliqué
  • –  tensions dans la gestion des temps entre les activités dans et hors de l’entreprise
  • –  etc … etc … etc …Le réactionnel du stress, on l’a vu, porte simultanément sur l’émotionnel, le cognitif, le comportemental et le physiologique.

Au premier regard les premiers signaux sont physiques et psychologiques :

  • –  physiques: les premières réactions sont une accélération cardiaque, des troubles respiratoires, et de nature vasculaire (paleur ou rougeur de peau). Quelque chose ne va pas si les symptômes persistent. Viennent aussi rapidement le mal de tête, la perte d’appétit. Les symtômes tels la fatigue permanente et la tension sanguine sont déjà desconséquences de troubles installés.
  • –  psychologiques, avec toutes les modifications des capacités cognitives etcomportementales, dont l’irritabilité, la réduction de capacités sensorielles, la perte de concentration, la difficulté à prendre une décision. Il s’ensuivra une usure, pas toujours évidente à discerner car elle peut être pendant un temps compensée par l’attention et la vigilance. Mais un effort trop permanent d’attention à propos de capacités différentes est révélateur d’une déficience. Avec l’accroissement de la vigilance, l’état d’irritation croît, et se génère une véritable usure nerveuse. Les fonctions habituelles sont trop investies, … et le corps qui prends sur lui commence à « parler ».Aussi pour le diagnostiquer il s’agira d’identifier, au plan individuel, et individuel au sein de collectifs
    • –  réactions émotionnelles
    • –  réactions comportementales
    • –  types de mobilisation du tonus (sur…, sous…)
    • –  état de maîtrise de la situation, ou au contraire inadéquation entre la personne et sontravail
    • –  manifestations d’insatisfaction au travail, et réduction des ambitions
    • –  capacités de régulation, et troubles de ces capacités
    • –  capacités de récupération, et troubles de ces capacités
    • –  dans la vie hors travail :. absence d’exercice physique corporel . troubles du sommeil
      . situations de dépendance oppressantes . histoires personnelles difficiles. insuffisance d’hygiène de vie, dont l’hygiène alimentaire

… et une cohérence entre plusieurs troubles et pathologies qui seront du type :

  • –  diminution ou troubles de capacités physiologiques (ex :respiratoires…) et réactionnelles
  • –  troubles de santé mentale : dépression, angoisse, anxiété, détresse…
  • –  consommation de psychotropes, addictions …
  • –  affections musculo-squelettiques
  • –  affections graves des capacités cognitives
  • –  troubles du sommeil
  • –  maladies gastro-intestinales
  • –  cardiopathie et accident vasculaire cérébral
  • –  développement d’allergies
  • –  problèmes de surcharge pondérale
  • –  troubles du système immunitaire
  • –  accidents professionnels
  • –  accidents , suicides.
  • –  etc … etc ; etc ..
  • .Chacun de nous est sujet à risque, et chacun a son (ses) points de rupture, très différents des uns aux autres. C’est ainsi que le mal-être au travail, l’insatisfaction au travail, sont assez spontanément attribués au caractère personnel de qui les exprime ; ou parfois sont attribués à certains traits de caractères supposés communs à toute une population : les jeunes, les vieux, les anciens, les femmes, les chefs, eux, le personnel de tel service… Les singularités de chacun vont jouer dans les formes concrètes de la crise : les mêmes facteurs, les mêmes conditions du travail vont engendrer une palette de symptômes et de signes extrêmement différents dans une population donnée. Aux mêmes contraintes, certains vont réagir en développant un trouble musculo-squelettique, d’autres par des troubles du comportement (addiction, violence…), d’autres encore par décompensation psychique, d’autres s’en sortiront au travail au détriment de leurs relations sociales hors travail, d’autres passeront à travers sans complication perceptible, d’autres y trouveront apprentissage et développement.À partir de l’observation de nombreux cas, il est possible de poser une hypothèse, celle que les processus de somatisation sont directement reliés aux procédures d’absence au travail. Selon ce qui dans une culture donnée (celle-ci peut aller jusqu’à se réduire au niveau d’une entreprise, voire de l’un de ses sous-ensembles) est considéré par la collectivité comme recevable ou non, exprimable ou non, et selon les conditions concrètes de gestion des absences, chacun, et plusieurs au sein d’un même collectif, pourront développer telle ou telle famille de somatisation. Comment est-il «possible» de tomber malade? Même si les individus selon un processus inconscient « choisissent » leur maladie selon leurs fragilités, il est ainsi possible récemment de poser l’hypothèse qu’une TMS est plus « exprimable » que la dépression ou l’angoisse.Il est nécessaire aussi de tenir compte que certaines catégories de populations sont (en moyenne) plus exposées au risque :
  • –  insuffisance des mécanismes de défense
  • –  vivre et travailler dans des conditions socioéconomiques défavorisées
  • –  absence de soutien social
  • –  âge (travailleurs adolescents et d’âge mûr)
  • –  le sexe conjugué à une charge de travail excessive (ex : mères célibataires…)
  • –  les invalidités physiques et/ou mentales

… sachant que les personnes particulièrement à risque sont souvent plus exposées à de mauvaises conditions de vie et de travail. Vulnérabilité et exposition coïncident fréquemment.

Pour identifier les déterminants des états de stress, de nombreux modèles existent, objet depuis des années de multiples publications au travers desquelles les écoles se confrontent.

Un des modèles le plus connu a été défini et régulièrement développé depuis les années 70 par Cary L. Cooper. Ce modèle, systémique et qui se veut exhaustif, a débouché sur des outils d’audit du stress professionnel, régulièrement développés et réactualisés, objets de copyright susceptibles d’autorisation à des fins de recherche.

Parmi les modèles les plus connus aussi développé depuis les années 1970 et spécifiquement dédié au stress figure aussi celui de Karasek, enrichi plus tard par celui de Siegrist, qui ont développé de façon originale, liés à l’exercice du management, des dimensions intégrées dans le modèle de Cooper. Ils en testent donc certaines variables, et de ce point de vue sont incomplets dans la prise en considération de toutes les dimensions du stress, qui est pourtant un phénomène toujours à variables multiples. Par contre le modèle de Karasek l’objet de multiples validations de type épidémiologiques.

L’OSH fédéral allemand de Dortmund a identifié plus de soixante modèles validés, sans parler les nombreux autres outils non validés scientifiquement proposé sur ce qui est devenu le » marché du stress ». Parmi les modèles validés et pratiqués, sans exclure pour autant personne ce faisant (car certains modèles et questionnaires moins connus peuvent être plus pertinents dans certains contextes) retenons toutefois ceux de :

  • –  demande /autonomie/soutien de Karasek
  • –  équilibre contributions/rétributions de Siegrist
  • –  transactionnel de Lazarus et Faulkman
  • –  psychodynamique de Dejours
  • –  multicritères de Copenhague, dit « Nordique »
  • –  intégrateur de Cooper, complété ensuite par Vézina
  • –  Homéostasis de Prague
  • –  WOOCQ de l’Université de Liège
  • –  Tensions / régulations de l’ANACT.À noter que le WOOCQ a été coopté comme optimal par plusieurs grandes entreprises françaises investies dans une démarche de benchmarking au début des années 2000, notamment car :
    – à la fois suffisamment discriminant et pas trop lourd pour être accepté par le personnel,- non connoté idéologiquement,
    – objet d’une revalidation régulière enrichie par les suivis de mise en œuvre.Le modèle de Cooper a été identifié en Mai 2002 à la DG Santé de la CE comme modèle de référence de base dans les travaux européens concernant les facteurs psychosociaux.
    Les questionnaires outils d’audit sont validés au plan scientifique, tant sur les champs organisationnels que médicaux et de la psychosociologie clinique. Même s’ils sont basés sur le fait que les sources de stress peuvent être liées aussi bien au travail qu’à la vie privée, les indicateurs sont élaborés en prenant en considération le contexte professionnel et l’organisation, en vue d’améliorer l’un et l’autre. Il s’agit de diagnostiquer les effets du stress au bénéfice mutuel des individus et de l’organisation concernée.

Selon le modèle descriptif du stress de Cooper, les entrées en terme de déterminants toujours multiples de stress au travail y sont regroupés dans des familles de facteurs :

  • –  facteurs intrinsèques à l’activité : conditions de travail, sur ou sous charge, pressions liéesau temps, responsabilité de vies humaines, danger, …
  • –  facteurs relevant du rôle dans l’organisation : ambiguïtés/conflits de rôles, adaptation etconflits de responsabilités, …
  • –  les facteurs relevant du parcours professionnel et de ses développements : sur ou sous-évaluation et promotions, précarités, ambition contrariée…
  • –  facteurs relevant des relations professionnelles : qualité et quantité des relations avec lessupérieurs, les subordonnés, les collègues, effets pervers, difficultés de délégations deresponsabilités …
  • –  facteurs relevant de la structure et du climat organisationnels : participation aux processusde décisions, restrictions du pouvoir de décision (budget, etc…)politique générale,absence de consultation …
  • –  facteurs relevant des interfaces avec la vie hors travail : problèmes familiaux, crises de lavie …De la combinaison spécifique à chaque contexte et à chaque situation se décline un état de stress au niveaux des individus, de chaque individu, et peut l’être aussi au niveau des collectifs. Dans leurs activités au sein de collectifs, les individus, même isolés, sont pris dans des dynamiques de groupe. Ces effets de groupes jouent sur leur entendement de la situation. Ainsi les «idéologies défensives de métier» en constitue un des exemples les plus significatifs. Ces stratégies inconscientes de groupes modèlent, par exemple, la perception que les ouvriers du bâtiment ont de la réalité au point de leur faire dire, non sans ambiguïté parfois, qu’il n’y a aucun risque sur un chantier. La dénégation du risque est une construction de groupe, transmise, entretenue.La perception des situations par les personnes ne dépend donc pas uniquement de déterminations individuelles. L’écoute comme le regard dépendent aussi largement d’une construction sociale où entrent en jeu des facteurs conscients et inconscients.
    Il en est de même des modalités d’expression du vécu.L’état de stress est perceptible, plus ou moins selon son développement et sa nature, selon des paliers. Cet état assure le lien entre les risques et les effets sur la santé et les dysfonctionnements … ou au contraire la créativité et la survie.Cet état de stress entraîne des symptômes au plan individuel et au plan de l’organisation :
  • –  au plan individuel de nombreux symptômes possibles notamment ceux listés plus haut.
  • –  au plan de l’organisation divers dysfonctionnements possibles mais notamment (en l’étatdes outils d’aujourd’hui)
    . un accroissement sensible de toutes les formes d’absence
    . un accroissement du turnover
    . des liens avec les accidents du travail plus graves et fréquents, avec les maladies professionnelles, à l’analyse des causes et contextes
    . des tensions et problèmes des relations sociales et de dialogue social, allant
    • –  soit au conflictuel
    • –  soit au désinvestissement collectif
    • –  soit à la rigidification protectrice des attitudes au travail …. des problèmes sensibles sur la productivité et la qualité, médiocres …

. des problèmes sur l’investissement, l’inventivité dans l’adaptabilité aux situations, la créativité …

Au-delà de seuils de régulation corrective court terme (récupération naturelle court terme et évitement de l’usure …), les dysfonctionnements manifestés par ces symptômes, qui sont autant de signaux plus ou moins intenses, vont générer des « maladies » :

  • -au plan des individus notamment dans le domaine de la santé physique et mentale (par exemple 100000 accidents cérébro-vasculaires par an en France)
    -au plan de l’organisation notamment sur les champs des conflits sociaux et du non- dialogue social, des accidents du travail de plus en plus fréquents et graves, du désinvestissement de plus en plus grave

Les constituent alors en soi, selon la logique systémique, des entrées « déterminants ».
Le modèle de Cooper induit un traitement de la question du stress au travail simultanément curatif et préventif, court et long terme, toujours pluridimensionnel (selon le diagnostic), afin de renverser le « cercle vicieux » en « cercle vertueux ».

Le modèle de Karasek développe l’hypothèse que la situation à risque est définie par la combinaison d’une forte demande et d’une faible latitude et accrue par un manque de soutien :

  • –  la demande est définie par la charge psychologique associée à l’exécution des tâches, à laquantité et à la complexité des tâches, aux tâches imprévues, aux contraintes de temps,aux interruptions, et aux demandes contradictoires.
  • –  la latitude intègre deux notions :. autonomie décisionnelle ou contrôle = la possibilité de choisir comment faire son travail et de participer aux décisions qui s’y rattachent
    . utilisation des compétences = possibilités d’utiliser ses compétences et qualifications et d’en développer de nouvelles
  • –  le soutien social au travail est socio-émotionnel et instrumental. Il intègre l’aide et la reconnaissance des collègues et des supérieurs.Le modèle de Siegrist est centré sur l’équilibre entre le niveau des efforts investis et des récompenses ou rétributions en regard. Le stress résulterait d’un déséquilibre entre efforts et récompenses accompagné d’un niveau élevé de surinvestissement.
    Les récompenses relèvent de l’estime, des perspectives de promotion et de salaire, et de la stabilité de la situation de travail.Siegrist distingue les efforts « extrinsèques » (proches de la « demande » de Karasek) des efforts « intrinsèques » de surinvestissement (besoin d’approbation, compétitivité, hostilité, impatience, irritabilité …).
    L’exposition à un déséquilibre entre efforts extrinsèques et récompenses est un facteur de risque potentiel, de même qu’un taux élevé d’efforts intrinsèques (ou surinvestissement).

PRÉVENIR ET RÉDUIRE L’ÉTAT DE STRESS

On l’a vu, le stress n’est pas uniquement le fait de problèmes personnels en décalage avec les conditions de travail, mais résulte de l’interaction de déficits techniques, organisationnels et de management, de demandes ou prescriptions inadaptées ou trop élevées des situations de travail (y compris en regard des situations hors travail), avec les caractéristiques spécifiques des personnes impliquées.

D’une manière générale l’engagement et la façon de combattre le stress dépendront de la culture de l’entreprise, des cultures des métiers concernés, et des procédures de décision du management.

Tout va dépendre de la philosophie du management, de « comment on considère la personne». La personne est-elle considérée comme «objet» ou comme «sujet»? La pratique du pouvoir au sein de l’organisation correspond-elle de fait à une mise en dépendance d’autrui, ou vise t’elle en même temps que la performance le développement d’autrui ? La communication interne, et donc les politiques qu’elle exprime, masque t’elle ou clarifie t’elle les repères qui permettent de décider, gérer, réguler, éxecuter, négocier … en confiance ?

Sinon on se trouve dans une logique considérant les personnes comme objets, considérant comme le plus efficace d’entretenir leur dépendance, dont les repères réels sont méconnus et conçus par d’autres acteurs, de type taylorien … logique où n’existe que le travail et non la personne.

En fonction de cet état de la philosophie du management de l’entreprise, il est nécessaire préalablement à toute action de mettre en évidence jusqu’où les membres de l’entreprise sont susceptibles de participer, dont dans quel « état » et avec quelles capacités pour ce faire. La stratégie et le plan d’action gagneront toujours à être dressés avec la participation des personnels.

Il sera nécessaire de reconnaître le stress comme tel, en soi ou dans le cadre plus vaste des politiques de conditions de travail, d’organisation et de management, car il existe de nombreuses raisons pour ne pas en faire état : habitudes, culture de l’entreprise, faiblesse de la communication, culture défensive de métiers, isolement, insécurité au travail ….

En fonction de la culture de l’entreprise, ou de l’unité de management pertinente, et dans ce cadre contextuel, la prévention et la lutte contre le stress passera par de multiples mesures conjointes, ciblées et continues, notamment sur les champs suivants :

  • –  la conception de l’équipement de travail et des lieux de travail
  • –  un travail mieux en rapport avec les qualifications et des apprentissages adéquats
  • –  des changements d’activité qui évitent tant la monotonie que les charges excessives
  • –  une perspective dans le temps qui permette des évolutions, notamment vers toujours plusd’autonomie
  • –  le renforcement des capacités individuelles permettant de faire face sur les différentsregistres utiles aux conditions difficiles.

Plusieurs orientations des mesures à prendre concernent l’organisation du travail et le management des compétences

  • –  s’assurer que les tâches et les qualifications correspondent de telle sorte à ce que le travailsoit une opportunité de challenge et non une demande trop basse ou trop élevée. D’où desdémarches d’éducation, de formation et d’apprentissage adaptées.
  • –  organiser une prescription de ce qu’il y a à produire suffisamment claire, en cohérenceentre l’information reçue et les exigences de l’organisation.
  • –  programmer le travail afin d’éviter les fortes pression en fin de périodes de travail.
  • –  éviter la monotonie.
  • –  développer l’autonomie. Solliciter la connaissance, les capacités et compétences. Laconception du travail devrait prévoir un contenu intéressant susceptible de contribuer au développement des personnes. Ainsi des tâches exigeantes doivent s’accompagner d’une liberté d’action et de décision susceptible de compenser l’émergence possible de stress.
  • –  prévoir des retours individuels d’information permettant à chacun d’identifier ses forces et faiblesses et d’optimiser ses performances.
  • –  assurer un style de management où les employés sont respectés en tant que personnes.Quatre principes de prévention sont spécifique en regard du stress, Il est indispensable qu’ils impliquent fortement la Direction de l’entreprise.
  • –  principe d’intégration > les mesures de prévention du stress doivent affecter toutes lesdécisions prises au sein de l’entreprise.
  • –  principe d’organisation > la prévention ne doit pas être une réparation, mais doitinfluencer l’organisation et la planification de manière à anticiper sur les évènements.
  • –  principe de coopération > la prévention du stress n’est pas uniquement l’affaire de quelques experts, mais aussi celle des cadres, des conseils d’entreprise et du personnel. Lacoopération nécessite la mise en place de structures de coopération.
  • –  principe de participation > engagement et implication des personnes concernées ; les personnes qui sont interrogées, qui participent aux activités, qui s’engagent, doivents’identifier au projet.En prenant pour cible idéale la prévention « zéro risques », les mesures ciblées visent à éliminer ou minimiser les causes, soit autant que possibles les « stresseurs », sans mettre en cause une dynamique de challenge équilibrée.
    Bien évidemment la démarche comprendra :
  • –  analyse des causes
  • –  bien structurer et planifier le travail
  • –  fixer clairement les objectifs et les priorités
  • –  optimiser les conditions de travail
  • –  créer des rapports de coopération
  • –  améliorer la qualification professionnelle
  • –  créer des cercles de travail au sein de l’entreprise, même si les collectifs de productionfonctionnent sainement en tant que collectifs.Les « stresseurs » du champ travail ?

Ce sont toutes les contraintes connues et issues des diagnostics, génératrices de stress et de dysfonctionnements, dont celles listées plus haut dans les domaines de :

  • –  l’environnement de travail, jusqu’aux stratégies de l’entreprise
  • –  les contraintes liées au travail
  • –  l’organisation du travail, les procédures d’organisation, les responsabilités
  • –  les modes de gestion
  • –  la combinaison entre charge de travail et pression du temps
  • –  l’orientation, le sentiment de sécurité
  • –  la marge de manœuvre, la latitude de décision, l’autonomie,
  • –  le climat social
  • –  le support social reçu de l’environnement
  • –  les relations à la vie hors travailRappel à ce niveau de généralités : l’effet d’une situation de contrainte dépend aussi de la perception individuelle et de l’évaluation de la contrainte. La nature et l’intensité de cette perception dépendent également de l’expérience, des qualités et des capacités personnelles (ressources internes). Venir à bout d’une situation de contrainte dépend donc de la personne, de ses capacités, de ses qualités et de sa manière d’être.Gestion du stress en situationBien entendu il y a lieu lors d’évènements de manifestation d’états de stress, notamment en cas d’urgence, de minimiser le plus rapidement possible les réactions causées par le stress en puisant selon les cas dans toute une panoplie de moyens, par exemple :
  • –  d’abord prendre le temps de faire une analyse sommaire de la situation
  • –  créer des moments de détente, de recul qui permette aux acteurs de prioriser et desserrer les contraintes, voire aménager des lieux de relaxation
  • –  rechercher et mettre en place un ou des soutiens.
  • –  procéder à une éventuelle réévaluation « objectivée » et « juste » des demandes etrevendications
  • –  marquer une attention à la gestion appropriée des tensions et des conflits
  • –  faciliter la résolution des conflits avec les collègues, les supérieurs
  • –  etc …Ce type de mesures en cas d’urgence n’est pas contradictoire quelle qu’en soit l’issue avec le traitement ultérieur sur le fond des causes, visant les démarches de prévention.Réagir en situation ne suffit pas. Il est nécessaire de mettre en œuvre ce qui peut permettre de faire disparaître le stress après les évènements, pour éviter qu’il ne s’installe. Pour l’organisation on s’orientera en fonction des orientations évoquées plus haut, mais cela ne suffit pas car au niveau des individus il est recommandé de conseiller et si cela a du sens de faciliter et encourager :
  • –  la pratique de sports hors compétition (si un seul sport la marche dans la nature est le plus recommandé, mais les chinois en ville pratiquent le Taï Chi Chuan dans les parcs)
  • –  de l’activité physique sur un autre plan que le sport, qui fasse sens pour l’intéressé
  • –  de la détente ciblée, selon une pratique
  • –  des contacts sociaux
  • –  éventuellement une démarche à orientation psychothérapeutique
  • –  le suivi médical
  • –  une hygiène alimentaire.
    Ce sont autant de pratiques de restauration et d’hygiène de vie qui aident l’individu à rester digne et ne pas entrer en dépendance, quel que soit le contexte.Il faut savoir que sauf exception, dans l’entreprise les moments de détente semblent actuellement de moins en moins acceptés, et que l’on ne tient que peu compte des biorythmes individuels. Les quelques entreprises qui ont compris à quel point leur performance globale est liée à une rupture de management en regard de la tendance du modèle unique dominant restent encore des pionnières.
  • Certaines font cependant partie des cas sélectionnés en appui du rapport objet du Livre Vert présenté en 1998 à Glasgow « Partnership for a new Organisation of Work ». Puis celles-là et plus d’une centaine d’autres parmi les cas capitalisés par le Réseau Européen pour la Promotion de la Santé au Travail (ENWHP) et régulièrement exploitées pour argumenter les travaux de conférences internationales bi-annuelles mais notamment en l’occurrence celle de Dublin en 2004.

Savoir que l’approche ne sera pas la même selon qu’il s’agit de stress passager ou de stress permanent et chronique.
Au niveau collectif, l’apparition quasi simultanée de plusieurs stress passagers peut rendre attentif à rechercher les éléments de contextes, plutôt que de « botter en touche » et pratiquer la « politique de l’autruche ». Sinon le collectif court peut être le risque de dériver vers du stress permanent. Cette identification peut être le fait de divers acteurs : encadrement, membres des CHSCT quand ils sont sensibilisés sur cette mission, fonction personnel, médecine du travail, services d’infirmerie …

En cas de stress permanent, il est utile de pouvoir travailler dans le cadre d’une équipe globale d’analyse du stress ; certes sans viser avec utopie l’exhaustivité mais avec un minimum de pluridisciplinarité. Des précautions déontologiques doivent être prises, afin de ne pas mettre des personnes en danger. Il n’est pas évident qu’un diagnostic sur le stress puisse être effectué partout sans risque.

L’analyse du travail de situations types ou déjà ciblées avec assez de précision, dans les contextes identifiés, contribuera au diagnostic des causes et/ou du processus, selon les cas, pour l’entrée organisation et conditions du travail. Selon les cas, la dimension management pourra aussi être abordée. Il sera souvent pertinent de la compléter par un regard sur les procédures de gestion et de décision, ainsi que par une lecture critique des paramètres de performance.

Motivation… à être soi-même

Contribution aux Rencontres 98 de l’Institut Psychanalyse et Management à Pau, consacrées au thème de la motivation.Michel Vallée – Mars 1998Pour une meilleure compréhension, certains détails ont été modifiés en terme de délais, par exemple plus de décennies puisque nous sommes non plus en 1998 mais en 2009 (à reprendre pour 2019)

Depuis quelques années, il est devenu difficile dans le monde occidental rationnel et mentalisé de notre époque de parler de motivation sans reprendre des modèles, concepts, analyses, outils, expériences déjà connus. La motivation glisse comme l’eau entre les doigts de qui veut la saisir, sans même follement rêver de la maîtriser. Cependant, simultanément état et énergie, la motivation existe comme déterminante de nos désirs, pensées, paroles et actes. Notre liberté ne pourrait-elle pas consister à utiliser ce que nous comprenons de cette énergie à être plus nous-même. 

Les travaux scientifiques et les modèles de management n’en sont encore qu’aux approches 

Les échelles de motivation, nombreuses mais dont les premières connues sont du type Maslow (1954) ou Herzberg (1959) n’ont jamais été scientifiquement vérifiées. Ce ne sont pas des protocoles statistiques partiaux et partiels qui entraînent démonstration pertinente. Les exemples de personnes qui s’engagent au niveau de l’accomplissement sans que les besoins de type sécurité ne soient satisfaits d’abord abondent … et peut-être même se multiplient dans les contextes de nos sociétés en crises et en guerres (économiques, sociales et militaires à nos portes) où plusieurs quart-monde « se débrouillent » dans des économies parallèles. Apparemment curieusement aux yeux de certains de nos contemporains, les besoins de don à autrui et de satisfaction égoïste immédiate se manifestent côte à côte simultanément, mais cela en fait n’est pas vraiment nouveau. 

Dans un registre différent, une approche parallèle entre connaissances psychosociales et outil de marketing s’est trouvée concrétisée avec les outils de promotion des ventes des années 60- 70, par exemple avec les études reconnues alors comme sérieuses de H. Joannis « De l’étude de motivation à la création publicitaire et à la promotion des ventes » Dunod 1971) . Mais leurs fondements ont été dépassés depuis par des approches du type des socio-styles de Cathelat <« Socio-styles système » – Bernard Cathelat – Les éditions d’organisation 1990 >, et leurs suites. Chacun sait maintenant que ce qui motive un acte d’achat (au sens le plus large du terme) est généralement imprévisible, et que la relation apparente entre l’usage d’une méthode de promotion et l’acte d’une personne, d’une famille, d’un petit groupe, peut être en fait meut par toute autre chose que cette apparence.

Les théories de type X et Y de Mac Gregor, et les nombreux outils de management qui en sont déclinés, ne donnent que sur une répartition des personnes et des styles qui tourne sur elle-même sans débouchés opératoires pertinents dans l’animation managériale des personnes. Elle sert tout juste à affirmer la préférence d’un style présenté comme démocratique (le volet confiance envers l’individu) sur l’autre, ce qui correspond à un principe moralisateur, mais une fois encore n’a rien de scientifiquement fondé. Plus, les effets pervers générés à terme par le déni de l’aspect « méfiance » < Et plus généralement toutes les écoles et optiques qui, voulant « bien faire » et développer systématiquement ce qui est culturellement décrit comme « positif », nient ou dénient les autres aspects de la nature, donc autant la réalité systémique que la complémentarité négociatoire permanente antagonismes/synergies >, de l’individu peuvent générer des situations qui n’ont rien d’enviable. La censure du surmoi sur le ça et le soi est partiellement à l’origine de nombreuses décompensations, dont les effets individuels et/ou sociétaux peuvent être terrifiants < Au niveau de l’individu les praticiens ne manquent pas d’exemples. A l’analyse, une partie des suicides de cadres et responsables en entreprise trouvent trés probablement là une partie de leur motivation. Au plan purement collectif, l’exemple de l’acte du Potemkine peut être proposé > . Nier une partie de la nature entraîne toujours des réactions à terme qui, comme le volcan, n’indiquent qu’au dernier moment (et encore à qui sait s’ écouter) quand, où et comment elles éruptent.

La théorie socio-technique (Emery et Trist dès 1960) présente l’avantage de combiner plusieurs approches selon une démarche plus scientifique de validation, afin de se rapprocher de la réalité des situations de travail en groupes. Le système humain et le système technique y sont perçus comme en interrelation étroite et indissociable, dont des autorégulations dont chaque individu et le groupe ont besoin. De la satisfaction de ces régulations dans le travail résulte une dynamique (un état de motivation ) dont les performances sont à l’origine de la mise en place des équipes dites autonomes. 

Plusieurs générations de types variés d’équipes autonomes ont été et sont encore expérimentées, avec des succès divers. L’échec de l’expérience suédoise en vrai grandeur de Volvo à Kalmar puis Uddevalla n’est toujours pas élucidé de façon satisfaisante, et on peut se demander pourquoi en Europe 60 % des entreprises prétendent y adhérer (ainsi qu’aux démarches participatives) alors que moins de 5 % de réalisations satisfaisantes sur le terrain existent vraiment <Survey de la très officielle European Foundation for the Improvement of Living and Working Conditions, par Dister Fröhlich et Ulrich Pekruhl, publiée en 1996 sous le titre « Direct Participation and Organisational Change Fashionable but Misunderstood ? » ( Loughlinstown, Co. Dublin) > , et pourquoi ceux qui perdurent continuent d’être des îlots au sein de leur environnement socio-économique (ainsi de Barilla en Italie et de Delphi en France).

Enfin, le modèle de Cuendet <« Motiver aujourd’hui » – Gaston Cuendet, Yves Emery et François Nankobogo – Les Éditions d’organisation 1986 >, intègre une liste de facteurs clés (il isole sept catégories parmi les centaines de paramètres identifiés par les divers auteurs <« La motivation » – note technique du cabinet PROVAS, membre de l’ association APRAT – Michel Vallée – 1990 > ) sur lesquels travailler avec une approche globale organisationnelle, psychosociologique et philosophique, à l’heure où les valeurs travail et autorité sont en mutation (thèmes enfin « reçus » et largement controversés ces toutes dernières années. Cette logique se rapproche un peu du « et » de psychanalyse « et » management. Elle ne rentre toujours pas sur le champ de la compréhension de l’essence du processus de motivation.

De la motivation à la mobilisation, et jusqu’à l’individu à « faux self » 

Depuis deux décennies, en matière de management, la question n’est plus celle de la motivation mais celle de la mobilisation des ressources humaines. Il n’est qu’à voir le peu de cas fait autant par la plupart des universitaires, des consultants, et des équipes stratégiques de direction des grandes entreprises, à propos des démarches un peu consistantes de valorisation des potentiels <« Évaluation du personnel » – Claude Lévy-Leboyer »Détecter et gérer les potentiels humains dans l’entreprise » – C. Vermot Gaud >, pour comprendre que la question n’est pas celle de la motivation. Ce qui intéresse, ce n’est pas le long travail de suivi qualitatif des parcours professionnels possibles visant à l’expression du meilleur de l’homme dans son utilité sociale au travail, c’est la rentabilité à court et moyen terme des capacités déjà exprimées ou immédiatement exprimables en regard des besoins actuels du marché. Même en Allemagne, on revient sur les pratiques d’apprentissage trop coûteuses. Dans les demandes actuelles, françaises ou internationales, on ne parle presque plus de l’organisational development et des équipes autonomes, on recherche dans le meilleur des cas la performance globale des empowered teams.

Dans de nombreux travaux des années 90 réalisés au sein de la communauté européenne sur l’organisation du travail <Préparation en cours ( second semestre 97/ premier semestre 98) d’un Green Paper, « Vers une nouvelle organisation du travail, pourquoi, comment ? « , coordonnée par la Commission Européenne (DGV) >, il est universellement affirmé, avec un regard « holistique », que l’avenir de la compétitivité, la réactivité et l’innovation résident dans les personnes membres de la communauté entreprise et les compétences actuelles et potentielles qu’elles portent. Mais les conséquences et mesures moyen terme envisagées par une majorité d’acteurs portent plus sur les « good practices » de management que sur la refonte du système éducatif et de formation professionnelle. Les écoles fondées sur le développement de la personne, de type Montessori ou Steiner, demeurent porteuses d’une image de sectes < les premières du genre, aux USA avec Dewey, datent pourtant des années 1895-1905 ! > , et la part consacrée au psychosociologique dans les grandes écoles demeure inexistante ou peau de chagrin.

Au fait, qu’y a t’il derrière ce passage de « motiver » à « mobiliser » ? Il y a vingt-cinq ans, un groupe de réflexion de chercheurs en sciences sociales et de consultants auquel je participais et qui se posait la question a dressé la double liste de traits significatifs suivante 

MOTIVER : donner des raisons d’agir entretenir une dynamique un équilibre qui perdure, révéler l’énergie latente, intéressement aux résultats, contrat, plusieurs paramètres, effet dilué dans le temps, développer le jeu commun

MOBILISER : engager à l’action dans l’instant, mettre en mouvement (ébranlement), durée relativement courte, saisir l’énergie, impulser, prime spécifique à l’action, accord de se défoncer pour passer une action – un thème, effet instantané, saisir le jeu personnel.

Aussi peut-on constater, un quart de siècle après, que ce qui à l’époque apparaissait comme un investissement court terme de type commando, éventuellement incontournable et exaltant à vivre, est devenu un engagement permanent quasi banalisé. 

Il n’est pas étonnant alors que de l’avis de nombreux confrères tant en France qu’en Europe, le débat sur la motivation, devenu débat sur la mobilisation des ressources humaines (avec toute la réduction inhumaine de ce concept de ressource où certains confondent effectif et tonnes de pétrole), soit immédiatement associé au débat sur le stress < La double problématique motivation-mobilisation et stress, dans le cadre des structures d’entreprise « névrotisantes », pourrait faire l’objet des travaux de la nouvelle Délégation Rhône-Alpes de l’IPM > .

Le regard en parallèle sur la motivation-mobilisation et sur le stress semble ouvrir vers deux issues, d’un côté certes les prodiges de performance signes d’une transition dans la relation de l’homme et des groupes à l’activité, mais de l’autre les limites du burn-out quand la ressource mobilisée se trouve épuisée. 

Et rien ne permet de garantir que la première issue ne risque pas insensiblement ou brutalement de déboucher parfois sur la seconde. L’extrême est exaltant et l’homme y perçoit une part de ses limites, mais l’organisme ne le supporte qu’un temps, et l’être se met toujours en danger quand il se prend pour Dieu. 

Je vais maintenant prendre appui sur la fin de l’un des ouvrages de Eugène Enriquez <« Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise » – Eugène Enriquez – Desclée de Brouwer 1997> ,véritable somme de psychosociologue d’inspiration analytique, pour assurer la charnière entre les données ci-dessus et l’objectif de cette contribution.

Dans cet ouvrage, Eugène Enriquez démonte les leurres manipulatoires conscients et inconscients, individuels et collectifs, de ces mécanismes de management de la mobilisation. Il propose inlassablement un chemin de changement plus conscient au sein des structures, plus mature au sens autant de Sigmund Freud, Carl Gustav Jung ou encore d’un Eric Berne ou d’un Robert Dilts …, vécu dans la vie colorée des expressions des contraires et des potentiels, sans bien entendu jamais prétendre savoir à l’avance où l’on va. 

Enriquez pointe très justement la dernière ligne des deux colonnes de la comparaison plus haut entre motivation et mobilisation, en proposant l’hypothèse que la période d’individualisation que nous vivons et traversons a pour but de supprimer le « sujet » et la vie intérieure. Une floraison depuis de travaux en sociologie clinique développent ce constat dans un contexte général de dégradation et d’implosion sociétale. 

L’individu valorisé et recherché par les nouveaux technocrates est « à géométrie variable » (J-L Servan-Schreiber, 1988), capable de s’adapter en tant qu’individu à toutes les situations, de faire taire en lui ses états d’âme, de considérer les problèmes dans leur froideur. C’est bien là une vue qui se veut de « dirigeant responsable » qui oublient de vivre la vie et projettent sur ceux qui « dépendent d’eux » leur fantasme froid de la motivation. Froideur que valident les deux Helmut (Schmidt et Kohl) dans un vrai dialogue plein d’humanité sur Arte en Mars 98 quand ils expriment ensemble que « … plus on grimpe plus l’air devient glacial »; heureusement que ces deux là ne sont pas des « tueurs cools ». 

L’exemple valorisé est l’homme devenu capable de sortir de ses limites, d’avoir des modes de communication affirmative, de n’être obsédé que par l’excellence et qui doit donc devenir ce que Enriquez appelle un « tueur cool », un battant-gagnant débarrassé des promesses, des songes et des interrogations, soit un individu à « faux self » (Winnicott, 1966). 

Dépassement de la sublimation combinée à l’idéalisation dans l’individuation 

Enriquez propose, après le constat-hypothèse des risques de l’individualisation outrancière, de trouver dans la combinaison positive entre « idéalisation » et « sublimation » le chemin ouvert à l’ « individuation ». 

Pour qu’un individu ne se voit pas vidé de sa vie intérieure, il est indispensable qu’il puisse mettre en œuvre un processus de sublimation. Par ailleurs, il n’y a pas d’ordre social sans religion, mythe ou idéologie. La sublimation amène épanouissement de l’esprit humain dans sa rencontre avec les autres et à la reconnaissance de la subjectivité. Et celle-ci ne doit pas nier l’idéalisation car, si l’idéalisme est une maladie, l’Idéal nous requiert.

Une des formes les plus socialisée et instituante de sublimation mène à la généralisation du désir d’investigation partagé avec d’autres. D’où l’intérêt d’institutions où le processus de sublimation serait élaboration d’un lien social toujours à reprendre et à réinventer. Ce ne seraient plus les besoins narcissiques qui trouveraient satisfaction mais le désir de partage, d’union, de jeu, de création d’un « espace potentiel » (Winnicott) où chacun peut expérimenter de l’ irrémédiablement nouveau, où du vide pourrait se créer sans apporter une charge d’angoisse insupportable mais où, au contraire, le vide, le silence, le suspens seraient annonciateurs de parole nouvelle, de « fulgurance individuelle et sociale ». Cette forme d’ Éros trop souvent éphémère met en cause la manière dont le lien social est institué par les dominants et oblige les « sujets » à se vouloir instituants, soit vainqueurs de la pulsion de mort homogénéisante et répétitive qui gît en eux comme dans le corps social.

En effet, l’individualisme du « tueur cool » mène bien à la répétition du même type de comportement motivé « responsable » recherché, et éventuellement au conformisme de type fasciste  < « Le conformiste » – Alberto Moravia – Flammarion 1952 > . L’innovation proclamée n’y est reconnue que dans le cadre de la pensée unique néo-libérale et de certains développements des nouvelles technologies, et la précarisation des statuts fait le reste. Ceux qui se fourvoient, ou se laissent leurrer, et ne restent pas dans le système auront droit aux parcs « écologiques », peut-être un peu plus confortables que ceux du « Meilleur des mondes » d’ Aldous Huxley.

Les deux processus de sublimation et d’idéalisation relèvent à la fois de la psyché individuelle et de la psyché collective, celle qui promeut des « significations imaginaires centrales » (Castoriadis, 1975) partagées par la plus grande partie de ses membres.Malgré toutes les tendances de la société et des entreprises à le normaliser, l’homme, comme le disait Freud, répugne à la « situation de termite ». Bien au contraire l’homme « sujet » infléchit la vie sociale, seul et avec les autres, parfois sans le savoir, parfois en poursuivant des projets conscients.

D’où le dépassement de l’individualisation, au delà de la combinaison positive entre sublimation et idéalisation vécue dans les rôles de la personne au sein des institutions dont elle participe et dont elle est instituante (qu’il s’agisse d’un héros ou d’un « petit homme »), dans la maturité de l’ « individuation ». L’individuation est décrite par Enriquez comme un « état vers lequel tendre au travers des changements où l’individu est non plus une simple personne agissante mais une subjectivité capable d’action et de réflexivité ». 

Ce qui nous amène à la question du sens de l’état et du travail de motivation-mobilisation, pour chacun d’entre nous dans notre intimité, comme au sein des collectifs et des groupes socioculturel dont nous participons. 

La motivation, état autant que moteur, apparaît bien liée aux défis de l’expression de soi par rapport à l’existence, à la nature qui nous environne et dont nous faisons partie, aux autres que nous rencontrons, et ce de la période de notre conception à aujourd’hui. C’ est une des qualités, une des énergies, de l’expression de notre être, où le conscient et l’inconscient sont intimement imbriqués, mêlés, au travers notamment des processus de sublimation et d’idéalisation, dans la vie sociale. Elle peut déboucher aussi bien sur un conformisme leurre narcissique que sur l’expression proche du potentiel de notre être, comme identité origine et inattendue parmi toutes les autres, et au milieu de l’identité collective de toutes les autres, par le processus de l’individuation. 

Comment en matière de management prétendre connaître et maîtriser une telle complexité, dont la part la plus importante se trouve dans l’océan de notre inconscient individuel et des inconscients collectifs élaborés au fil de l’histoire de l’humanité dans les groupes dont nous participons, et dont nous sommes chacun instituant, … grain de sable parmi des millions ayant avec chacun avec humilité sa propre finitude ? 

Ce serait une fois de plus nier la nature de l’inconscient, qui n’est plus à démontrer autant pour sa dimension individuelle que collective, et ce depuis bien plus longtemps que le début du siècle, comme une partie de l’oeuvre de C.G. Jung sur le champ de la psychologie analytique, et au-delà de nombreux travaux en anthropologie et en ethnologie sur les chamanismes en attestent  < « Le chamanisme » Mircea Eliade Payot 1968 – « Les racines de la conscience » Carl Gustav Jung Buchet-Chastel 1971 – « Anthologie du chamanisme » S. Nicholson Le Mail 1991> . Les déterminants qui nous meuvent relèvent indissociablement de notre personne, de nos environnements, de nos sociétés, et de nos histoires.

Il s’agit donc bien de notre dynamique, où notre être et notre énergie sont intimement mêlés. Chacun au fil de sa vie peut constater que nous n’en connaissons pas les limites. A chaque page tournée, une autre page se manifeste immédiatement, avec une autre conscience et une autre énergie, complémentaires aux précédentes. 

Nous vivons successivement, dans la confrontation de nos rôles fantasmés avec les rôles attendus par les autres, selon qu ‘ils sont reconnus ou non, désapprouvés et valorisés, des spirales ascendantes et descendantes de motivation  < une des bases, dans une logique adlérienne, de pratiques de sensibilisation des années 60-70 (et probablement auparavant) >, où déja psychanalyse et management tentaient de se nourrir réciproquement , où l’expression de notre potentiel, de ce que nous sentons de notre essence au fond de nous même, s’éloigne et se rapproche, se détériore et se développe.

L’émergence de cet être et de cette énergie intime passe par des images, des gestes, des symboles, des langages, au travers des limites de notre perception <rappelons qu’ Aldous Huxley, cité plus haut, a aussi écrit sur « les portes de la perception » <déclenchés par l’absorption de peyotl ou autres substances apparentées, leur parenté avec les phénomènes de « conscience élargie », et les expériences de qualité mystique >, en cela précurseur de nombreux travaux des dernières décennies sur les phénomènes psychologiques >. Langages dont la réalité n’est propre qu’à chacun, mais qui sont élaborés dans la rencontre avec autrui, et qui sont codés, et ne se stabilisent que par le très grand nombre de personnes qui les partagent, pour n’évoluer au fil du temps qu’insensiblement.

Chacun trouvera simultanément plaisir et souffrance à investir sa motivation à être soi- même 

S’ il est utopique de croire comprendre et maîtriser le fond du phénomène et la complexité de la motivation, il ressort qu’à partir de propositions de la qualité de celle d’ Enriquez ( je ne crains pas ici de voir un pont entre l’individuation qu’il évoque et celle que Jung a mise en évidence et développe), il est de notre liberté de travailler à élargir la conscience que nous en avons, et de travailler à y mettre un peu plus d’ordre pour tenter de vivre plus heureux.

La souffrance ne vient-elle pas de l’inadéquation entre être essentiel (la conscience de fond diffuse que nous en avons) et être existentiel (l’équilibre négocié et socialement reçu qu’une grande majorité d’entre nous nous sommes résignés à accepter de vivre … survivre ?). Il n’est que de voir ce dont nous devenons subitement capables, quel que soit notre état physique, et avec quel exultation (motivation) dés qu’une ouverture se manifeste avec des risques perçus comme réduits. Habituellement, dans le confort construit du quotidien, il est difficile d’accepter que l’être existentiel ne tienne pas le haut du pavé. 

Mais quelle meilleure voie que de chercher (être motivé) à être nous même dans cette vie-ci, sachant que notre mort est la seule chose dont nous soyons certains. Ce qui nous motive … à être nous-même, c’est cette mémoire diffuse de fond de notre nature réveillée par certains évènements, des contextes « révolutionnaires » qui obligent aux ruptures, peut-être les moments clés de certaines « analyses » <« La percée de l’être » Karfried Graf Dürckheim Le courrier du livre >.

N’est-ce pas l’attente en filigrane derrière toute demande de thérapie personnelle … 

 » Mes actes expriment-ils ma parole ? Ma parole exprime t’elle ma pensée ? Ma pensée exprime t’elle mon désir ? Mon désir exprime t’il mon être ? » <« L’évangile de Myriam de Magdala » Jean-Yves Leloup Albin Michel 1997 >.

La souffrance peut être interprétée comme la difficulté à y voir clair entre désirs, actes, pensées, paroles en soi-même, à s’accepter avec ses limites et dysfonctionnements (physiques comme psychiques) dans ses désirs, actes, pensées et paroles, et à passer au travers … dans le dur inlassablement répété de la durée et des expériences quotidiennes. 

L’expérience montre que le chemin est douloureux, au travers des crises successives des prises de conscience, et qu’il apparaît à beaucoup plus confortable de demeurer dans la souffrance dont on a l’habitude, ou l’insatisfaction initiale que l’on connaît bien. 

L’expérience montre aussi qu’un événement vécu comme insupportable et inacceptable est souvent déclencheur possible de la démarche de remise en cause de soi. On prends ou on ne prends pas, et tout le monde n’interprète pas une décompensation comme un signal d’alerte. Le conformiste est honoré et au chaud dans sa perversité … jusqu’au jour où l’évolution brutale de son environnement le laisse nu. Le difficile est d’aller vers ce que l’on ne connaît pas.

L’expérience montre enfin que le soulagement, le plaisir, voire la félicité de l’accord avec soi acquis au prix d’efforts considérables s’avère le plus souvent au-delà de tout ce que l’on aurait pu imaginer avant de suivre le chemin pour y parvenir. 

N’est-ce pas dans la conscience perçue comme élargie d’être plus en accord avec soi-même, dans la vie intime comme dans la vie au travail et dans la vie civile, que l’on trouvera un meilleur équilibre énergétique ? 

Revenons au plan de l’entreprise en terme de management, et reformulons les quatre questions de Jean-Yves Leloup ci-dessus sous forme d’affirmations, en partant de l’ être qui au niveau du collectif institué devient identité. Nous pouvons sans trop d’effort obtenir : 

L’identité de l’entreprise détermine (ou devrait déterminer) sa finalité et ses objectifs. Finalité et objectifs déterminent sa structuration, ses process, ses règles. Sa structuration et son fonctionnement déterminent sa communication et son information. Communication et information donnent la production.

Quel consultant respectueux de son art démontrera que tout décalage dans cette logique n’est pas associé à dysfonctionnement coûteux, donc avec perte d’énergie ? Tout dysfonctionnement de l’énergie investie (de motivation) est signal d’alerte. 

La logique d’emboîtement de ces quatre dernières phrases corrèle de près avec le modèle développé par Fox et Gilles Pellerin à partir des principes de Éric Berne, dont on connaît les présupposés psychanalytiques, adapté au management des organisations. La sphère de l’autorité de Direction y est fondée sur les finalités; cet ensemble « de tête » s’appuie sur la structure invisible <« Une technologie invisible ? » Michel Berry Centre de recherche en gestion de l’école polytechnique 1983 > des règles et de la culture interne, pour déterminer les fonctionnements et régulations individuels et collectifs au sein de l’organisation du travail, d’où la production en fonction des marges de manoeuvre et contraintes de l’environnement.

Or l’expérience montre que le diagnostic d’une institution, et une stratégie de transformation visant à réduire ses dysfonctionnements, inspirés de ce modèle, mènent généralement à des améliorations sensibles, notamment de l’état de motivation partagé si la démarche intègre un assainissement de la communication interne en cohérence avec la communication institutionnelle. Par contre les prises de conscience et remises en cause des schémas de pouvoir sont fortes, et peuvent entraîner rejet rationalisé ou violent puis refoulement.

En contraste un autre constat dans le monde du management, mais avec une dimension ludique, va dans le même sens mais « en creux », un fameux spot vidéo publicitaire de Arthur Andersen, qui avant sa chute a été premier consultant mondial, et les connotations qu’il suggère (la démarche marketing n’y est probablement pas en contradiction avec un mix de Joannis et Cathelat évoqués au début de cette contribution) . 

Des aigles, êtres puissants très individualistes et peu faciles à atteindre dans leurs refuges de haute montagne, prennent leur envol séparément et se rapprochent en harmonie progressive de la surface d’un lac où, dans un geste d’ensemble impeccable, ils extraient un gigantesque poisson, soit une performance globale inespérée … grâce au savoir-faire de Andersen Consulting. Le tout dans un cadre « de rêve »… éveillé ? C’est bien là une représentation de l’archétype du fonctionnement idéal de l’institution mobilisatrice, mais image en creux en regard de la réalité. 

Chacun connaît les multiples raisons pour lesquelles ce peut être là quasiment un « idéal qui requiert ». Il n’en reste pas moins que le sens de la motivation est lié à « être soi-même », pour chacun au milieu de tous les autres chacun des collectifs … et qu’alors la mobilisation va de soi, sans qu’il soit besoin de même l’évoquer. 

La motivation à être soi-même peut générer, au travers d’un processus de mobilisation, l’engagement. Les issues connues et que nous pointons ici correspondent au moins à deux risques, d’un côté la perte d’identité et le conformisme manipulé, de l’autre le développement de l’essence de l’être au delà de l’ego. D’où la sensible difficulté du travail sur soi parmi les autres. 

Il y a encore beaucoup de chemins à parcourir et de travail à développer, dans l’intimité de chacun comme dans les entreprises collectives … mais combien motivants ! 

Michel Vallée